mercredi 16 décembre 2015

Seuls sont les indomptés

Seuls sont les indomptés
The Brave Cowboy, 1956
Edward Abbey
Gallmeister, 2015
Traduit par Laura Derajinski et Jacques Mailhos




Au fur et à mesure de ma lecture je pensais que cette histoire ferait un chouette film, et au moment d'écrire le billet, je cherche et voilà qu'Hollywood n'a bien sûr pas raté une telle occasion! Seuls sont les indomptés (Lonely Are the Brave, 1962), est un film de David Miller avec Kirk Douglas (le cow boy), Gena Rowlands et Walter Matthau (le shérif). A voir la bande annonce, j'ai retrouvé les scènes du roman.

Bien sûr le roman a été adapté, mais franchement Abbey a bien mâché le travail. Les belles descriptions de ces coins arides des montagnes du nouveau-Mexique, de la végétation, des animaux, du ciel à diverses heures, facile, il suffit d'installer les caméras, mais Abbey donne à ressentir la chaleur, la poussière, comme pas un. Rarement (jamais, il faudrait vérifier) Abbey explique les pensées d'un personnage, tout est dans les descriptions de gestes, les regards et les dialogues, rendant parfaitement lisibles leur caractère (très fort, cet Abbey): très cinématographique, si l'on a d'excellents acteurs, ce qui est le cas.

Maintenant il serait peut-être temps de parler du roman plus clairement, au lieu d'un film que je n'ai pas vu.

Le cow boy de l'histoire, c'est Jack Burns, chevauchant Whisky, sa jument à peine domptée, vivotant dans les grands espaces à garder des moutons, par exemple. "Si tu continues comme ça, tu finiras dans un ranch pour touristes, Jack. - T'as raison. Quand on est tombé suffisamment bas pour garder des moutons, autant toucher le fond." Le début le voit réapparaître, solitaire, parfaitement adapté à la vie sauvage. Un peu moins lorsqu'il s'agit de traverser les quatre voies sur le chemin menant à la maison de ses amis les Bondi. Car nous sommes dans les années 1950, Mc Carthy, la guerre de Corée, essais nucléaires dans le désert, et chaque homme doit être bien clair vis à vis de la souscription. Ce qui n'est pas le cas de Paul Bondi, ami de Jack Burns et étudiant en philosophie, qui a préféré être condamné à deux années de prison.
Jack Burns décide de se faire arrêter, de retrouver Paul et de s'évader avec lui.
Cela donnera lieu à une chasse à l'homme complètement disproportionnée, sous la direction d'un shérif intelligent et plutôt correct, sensible à la nature, mais faisant son travail (son activité dans son bureau est un grand moment du roman)

De crainte de trop en dire, je passerai presque sous silence l'ambiance de la prison du comté, les personnages secondaires absolument bien croqués, le shérif au travail (oui, je l'ai dit), bref tout ce qui fait de ce roman une pépite exceptionnelle.

Quelques passages entre Jack Burns et Paul Bondi, dans la prison, quand Jack tente Paul avec une vie sauvage dans les grands espaces...
Paul à Jack "Tu essaies de me tenter avec tes idées d'un autre siècle, romantiques, excentriques et irréalistes." Pauvre Jack, même son meilleur ami le trouve à côté de la plaque...

Pourtant ce Paul est emprisonné pour ses convictions
"Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à prendre ma retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.
-Mais si , c'est possible, rétorqua Burns. C'est possible. je connais des endroits ici même, dans l'Ouest américain, où l'homme blanc n'a encore jamais mis les pieds.
Bondi sourit.
-Les toilettes pour femmes, tu veux dire?
-Non, dit Burns. je suis allé dans toutes les toilettes pour femmes. Je pense plutôt à quelques canyons de l'Utah, à quelques lacs de montagne dans l'Idaho ou le Wyoming.
-Peut-être, peut-être. Mais je ne suis pas encore prêt. C'est plus pratique de rester ici un moment, d'essayer de gagner ma vie honnêtement à introduire un peu de philosophie dan le cerveau des futurs ingénieurs, des futurs pharmaciens et politiciens. Ne va pas croire un seul instant que je me prenne pour une sorte de héros anarchiste. Je ne compte pas lutter contre l’Autorité, du moins pas ouvertement. J'ouvre peut-être quelques brèches clandestines."

J'ai beaucoup aimé ce dialogue philosophique entre les murs d'une prison. L'homo americanus tiraillé entre deux conceptions de la vie... Jack le représentant d'une espèce en voie de disparition, mais parfaitement adapté au mode de vie qu'il a choisi ...

Un roman d'Abbey annonçant parfaitement les suivants
"L’obéissance est une telle habitude fondamentale dans l'esprit américain contemporain que toute forme de désobéissance est considéré comme une sorte de folie." L'esprit de Thoreau (cité dans le roman) y flotte nettement.

46 commentaires:

  1. C'est la première fois que j'abandonnais un roman publié chez Gallmeister. C'est le style qui m'a freiné. Au point que je ne suis pas arrivée à embarquer dans l'histoire. Est-ce dû à la traduction? Dommage...
    C'est chouette cette bande annonce. Du coup, j'ai bien envie de voir le film. Merci pour la découverte.

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    1. Les deux traducteurs sont des habitués de chez Gallmeister (qui sélectionne soigneusement ses traducteurs, je peux te l'assurer, je l'ai appris de la bouche même d'O. Gallmeister)
      C'est vrai qu'il y a beaucoup de détails de gestes au début (il doit bien se laver quatre fois les mains...) mais ensuite l'affaire prend bien tournure.
      Le film m'a l'air d'être un 'classique'.

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  2. de cet auteur, je n'ai lu que Le feu sur la montagne, tu me donnes très envie avec ce titre que j'adopte pour visiter le Nouveau Mexique !

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    1. Le feu sur la montagne est celui que je recommande aux frileux du nature writing; ici il y a aussi une histoire, la nature n'arrive vraiment qu'à la fin, et c'est supportable.
      Un livre assez étrange, on ne va pas du tout dans la direction que l'on pensait...
      Je suis ravie de contribuer à ta collection d'états américains, tu vois, je note, mais sans participer. j'en ai déjà engrangé pas mal (colonne de droite)

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  3. Quoi, tu n'as pas vu le film ? Mais qu'attends-tu ?....

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    1. Ben... Je viens juste d'apprendre son existence;.. Pourtant, des vieux trucs en noir et blanc, j'en ai vu (et aimé!)

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  4. Bonjour, j'aime beaucoup Edward Abbey voilà :) bon, faut vraiment qu'on prenne un thé un jour, on a pas mal d'auteurs en commun !

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    1. Le jour où je monte à Paris, mais avec du temps, je te fais signe!
      Il y a Henri VI aussi, j'ignore si tu l'as vu?

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    2. Ensemble alors ! Et oui, Abbey m'attend .. mais bon lui, Gallmeister, les Indiens .. que dire ??

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    3. Ou alors dans ta bonne ville... ^_^

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    4. Tout le monde à Nantes et puis basta ^^ Ou alors venez donc faire une belle expo à paris, c'est pas ça qui va manquer en 2016, et on conclura par un thé littéraire !

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    5. J'ai repéré l'expo Chagall, qui se termine fin janvier, hélas. Mais il paraît que cette expo devrait me plaire!

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  5. "Une pépite exceptionnelle"... là, tu tapes fort!

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    1. Je sais faire sobre. ^_^ C'est Abbey, donc je ne suis pas objective sans doute; Hollywood n'a pas raté le truc non plus...

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  6. Incontournable Abbey ! Je le lirai forcément celui-là !

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    1. Dans mes bras! C'est la dernière livraison de Gallmeister, d'ailleurs je croyais que c'était terminé, hé bien non.

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  7. Ça faisait longtemps qu'on ne l'avait pas vu sur ton blog cet auteur ! Au fait, je n'ai toujours rien lu de lui ..

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    1. Oui, longtemps, parce que je pensais avoir lu toutes les parutions en français, et Gallmeister s'est retroussé les manches, alors tant mieux.
      Au cas où tu voudrais commencer assez doux, prends Le feu sur la montagne.

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  8. Encore un auteur à découvrir, ce sera pour 2016 maintenant, à moi les grands espaces!

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    1. Oh veinarde, tu ne connais pas Abbey, tant de trucs chouettes à découvrir...

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  9. Moi je connais le film, vu quand j'étais beaucoup plus jeune donc je ne savais même pas qu'il était tiré d'un livre ! Comme j'aime le nature writing et les élans mélodieux de ta voix quand tu en parles, plus le titre magnifique, je le note pour l'an prochain ! Gallmeister en plus...:-)

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    1. Un bon vieux film, semble-t-il... Nature writing un peu mais pas que, des questions intéressantes et de l'inattendu quand même.

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  10. ça y est mon commentaire a encore sauté ou tu modères toi aussi ? Bon dans le doute (et sans redire ce que je viens de dire), je le note ! Trop de points forts ! ;)

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    1. Oui, je modère (je le signale - en tout petit- là-dessous) surtout pour éviter les parcours du combattant à mes commentateurs. Nous sommes plusieurs à avoir pris cette décision.

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  11. Gallmeister, Edward Abbey, cowboy... oui, pas de doute, c'était pour toi.;-) Bon, sauvée, j'ai déjà lu un Abbey (grâce à toi d'ailleurs), donc je peux sauvegarder ma PAL sous ce prétexte, ceci dit, il me dit bien rien que pour ces scènes de prison qui semblent valoir le détour.

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    1. Les scènes de prison (avec indiens), et le shérif. Beaucoup d'absurdité dans le dernier tiers... Un grand bouquin, quoi.

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  12. Abbey, je ne connais pas ... encore ! Car comme tu mets "pépite" et en plus exceptionnelle, je vais forcément le noter. En attendant sa sortie en poche, je me mettrai bien sous le coude "le feu sur la montagne". Merci du conseil.

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    1. Tu connais pas Abbey? Pfou, j'ai tout lu de lui (OK il fait dans le nature writing, mais ici ça se sent un poil moins, comme dans Le feu sur la montagne) Si tu veux du plus pur et dur, tu as Désert solitaire. Le gang de la clé à molette aussi... Mais bon, je crois que tu as déjà du choix.

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  13. tu sais parler des livres toi... et me faire sortir mes sousous...

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    1. Fais comme moi, demande le à la bibli (en plus tu rends service aux autres lecteurs)

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  14. Ca me tente fort fort fort ! Tu en parles bien ! En plus, je n'ai jamais lu Abbey ! Bah oui je sais c'est impardonnable !

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    1. C'est pardonnable, sauf que tu te prives de bien des joies de lecture... ^_^

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  15. Oh là là, je ne connais pas cet auteur !

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    1. Cela signifie que j'ai bien fait d'en parler! Et je signale que pour moi c'est le dernier à découvrir, j'ai tout lu!

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  16. Que dire après ça ? C'est du Abbey tout craché, le fantôme de la résistance citoyenne, qui curieusement, fait plus d'émules en France qu'aux USA. En même temps, on y réprime bien plus sévèrement la désobéissance civile...
    Et pour ne rien gâcher à son propos, Abbey était un sacré écrivain. Merci d'avoir signalé le film, je ne savais même pas que ce roman avait été adapté !

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    1. Je crois deviner que tu as lu le roman? Je ne savais même pas qu'il existait, avant cette sortie chez Gallmeister (et quant au film, encore moins)
      Abbey, oui, un écrivain. On en doutait? ^_^

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  17. Bonsoir Keisha, je le lirais peut-être, ton billet donne envie. Bonne soirée.

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  18. D'Edward Abbey, je ne connais que 25 ans de solitude. Je n'ai pas encore lu ses romans - vous me tentez.

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    1. Mais 25 ans de solitude n'est pas de Abbey. Cela pourrait, je le sens, et je le lirais bien, tiens... Un Gallmeister qui m'échappe encore!

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  19. Honte à moi, il traine dans la PAL depuis le mois de juin. Peut-être ces vacances ci. A déguster lentement.

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    1. Scandaleux! (hum, j'ai trois Gallmeister qui traînent chez moi...) Bonnes vacances alors!

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  20. J'aime bien le titre, les réflexions dont tu parles... tu as réussi à me tenter !

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    1. C'est Edward Abbey, moi ça me suffit, je savais que ce serait bien!

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  21. Il me tente depuis un moment celui-là !

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    1. Tous les livres de Abbey sont à lire...

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Ce coup ci, je remets la modération des commentaires, espérant ainsi vous éviter de devoir cocher au hasard des photos floutées!
Dites-moi si ça vous arrive encore, merci!