mercredi 20 juin 2018

L'héritage des espions

L'héritage des espions
A legacy of spies
John Le Carré
Seuil, 2018
Traduit par IsabelelePerrin


Grâce à wikimachin, je sais que ce roman récent reprend les personnages de L'espion qui venait du froid, roman que j'avais oublié à 99%, une histoire durant la guerre froide, au moment de l'érection du mur de Berlin, avec espions de tous bords, manipulations, agents doubles ou doublés...

En gros, on prend les mêmes et on recommence? Non, Le Carré est plus malin que cela, il entremêle avec virtuosité passé et présent, narration classique et rapports d'agents anglais sur le terrain ou pas.
Peter Guillam, qui coule une heureuse retraite en Bretagne du côté de Lorient, se voit rappeler à Londres car ça sent le brûlé pour lui et son ex service!  Les enfants des agents morts au pied du mur (de Berlin) crient justice et veulent un procès. Peter Guillam est sommé de dire la vérité sur l'affaire Windfall.

Après un début où j'ai dû prendre mes marques, j'ai plongé dans cette histoire haletante, dévorée en deux jours, grâce à l'art de Le Carré et à son humour british. Même si on garde tout de même un goût amer en bouche,  et que j'attendais une fin plus pétante.
Attention, ne pas attendre de l'espionnage avec action, bagarres et compagnie, c'est très psychologique, et la lecture réclame de la concentration.

Un passage, dans une des maisons du Service
"Un chat fait son apparition : un gros matou noir à poils longs et à l'air mauvais avec un collier rouge. Il s'assoit, baille et nous dévisage. Laura lui rend son regard et se tourne vers Millie.
' Il est inscrit au budget, lui aussi?
- Je m'occupe moi-même de son entretien, merci bien.
- Il a un nom?
- Oui.
- Mais il est Top secret?
- Oui.'

Des avis chez babelio,

C'est le mois anglais, chez Lou et Cryssilda

lundi 18 juin 2018

La chambre de Jacob

La chambre de Jacob
Virginia Woolf
Archipoche, 2018
Traduit par Jean Talva



Petit à petit j'avance bien dans ma découverte de l'auteur, presque à la fin des romans en tout cas
 Orlando   L'art du roman   Une chambre à soi   Promenade au phare  Mrs Dalloway  La traversée des apparences  Entre les actes  The common reader(2)  The waves/Les vagues   Nouvelles (autour de Mrs Dalloway)


La chambre de Jacob est parue en 1922 et considérée comme le roman dans lequel Woolf a trouvé sa voix, le flux de conscience et tout ça. C'est plutôt expérimental, à découvrir, mais j'avoue qu'il vaut peut-être mieux commencer par un roman ultérieur.

On suit Jacob de son enfance à sa fin, ses études, ses amitiés, ses amours, ses occupations, ses voyages en Italie et Grèce en particulier. Toujours ou presque vu par son entourage, aux impressions diverses sur le jeune homme. Cela peut être assez froid, déroutant en tout cas. A accepter, quand cela donne ce merveilleux passage à la fin, où Jacob flânant à Londres est aperçu par plusieurs personnes à la suite, sans qu'aucune n'ose l'aborder.

Woolf excelle aussi à évoquer divers milieux, riches ou pauvres, ruraux ou urbains, par petites touches, milieux fréquentés par Jacob.
Enfin, l'écriture superbe est déjà là, précise, colorée.

"Des larmes montèrent à ses yeux. Toute la baie devint tremblante, le phare se mit à osciller, et elle crut voir le petit mât du grand yacht de Mr Connor ployer comme un cierge de cire exposé au grand soleil. Elle cligna vivement des yeux. Il arrive parfois des accidents terribles! Elle battit encre des paupières. Le mât se redressa, la houle redevint régulière, le phare rigide."
"Les lumières de Scarborough étincelaient, comme le collier de diamants d’une femme qui ne cesserait de tourner la tête."

Existent aussi des passages que je trouve pleins d'esprit
"D'ordinaire, une femme élégante voyage avec plus d'une robe, et si le blanc convient aux heures matinales, peut-être qu'un costume de teinte sable semé de pois violets, un chapeau noir et un volume de Balzac, conviennent pour la soirée."

Juste pour voir, j'ai lu deux courtes nouvelles de Woolf, dont Bleu et vert, et franchement, en VO, c'est différent, Woolf cisèle.
"the frog flops over", "beneath the blue bells", par exemple. Intraduisible.

Merci à l'éditeur, qui offre à petit prix des classiques anglais incontournables, ah si j'avais connu cela plus tôt!

C'est le mois anglais, chez Lou et Cryssilda
Cela entre aussi dans le (nouveau) challenge de Philippe!

vendredi 15 juin 2018

Les coulisses du critique

Ah le bon vieux temps des tags! Quand j'ai changé de plateforme de blog (je ne voulais ni payer pour ce loisir, ni laisser proliférer les publicités)(en fait, les publicités, mon oeil les ignore facilement mais je ne voulais pas les imposer aux autres) j'ai viré tous les billets tag...
Mais là c'est Cunéipage -celle qui sans le savoir bien sûr m'a poussée à bloguer - qui a lancé celui-ci.
« Tu adores mes billets, tu voudrais te lancer toi aussi mais tu es trop modeste pour me demander comment est l’arrière cuisine. Le chien n’a rien à cacher, tu sauras tout sur les coulisses de ma vie de blogueur, du choix de mes lectures à la publication de mon article. »
écrit-elle.

(rendons à César... au départ c'était )
Bon on y go? (je vous fais grâce d'une photo de ma vraie arrière cuisine)

Avis, critique, recension et/ou ressenti ?
Je ne vais pas prétendre être une professionnelle (ceux qui écrivent dans les vrais journaux et parlent de livres dans le poste, en racontant parfois trop, grrr), je dis de quoi ça parle, le genre ou alors le début, et le ressenti, si j'ai grimpé aux murs, si je me suis ennuyée, si j'ai crié wahou ou bof. Rien de bien scientifique. L'idée générale étant de donner envie, et en conséquence je ne parle pas des déceptions et encore moins des abandons. Tant pis si mon blog donne l'impression d'être 'trop bon public'.

Le choix du livre
Après une période folle où j'achetais des sacs entiers de livres (et de vinyles, ah ça remonte!) en librairie, je me suis calmée, pour fréquenter des bibliothèques bien fournies en nouveautés et vieilleries, et des bourses aux livres ou bouquineries. Là je peux craquer sur du total inconnu. Sinon, ce sont surtout les blogs qui fournissent les idées, les 'je veux lire ça tout de suite', donc chers blogs continuez, vous êtes ma principale source de tentations!

Cas particulier: Parfois, pas besoin de choisir, les livres viennent à toi via les SP, ou service de presse
En règle générale (mais pas toujours) j'indique la provenance du livre. De toute façon, après une période faste côté SP, les choses se sont calmées (départ d'une attachée de presse, chez un éditeur, nouveaux chez un autre  -j'ai même viré la lettre de nouvelles- , mails perdus semble-t-il ailleurs, mais petits éditeurs fidèles, bref, c'est calme, en contrepartie liberté totale de lire ou pas, et puis, trouver en bibli ce dont j'ai envie évite un SP qui va squatter mes étagères, suffit d'être patient)

Mettre ou ne pas mettre la quatrième de couverture? That is the question
Pour certaines qui racontent tout ou presque, mieux vaut pas! Je ne peux pas dire que je ne la mets jamais, mais en règle générale je concocte un 'résumé du début' personnel.

Prise de notes
Même avec mes livres, je ne corne pas (et je déteste les gens qui cornent les livres empruntés, avec les leurs ils font ce qu'ils veulent, mais pas avec ceux d'autres lecteurs potentiels, na)(évoquons aussi ceux qui soulignent dans les livres empruntés), mais je place un bout de papier pour signaler un passage, qui m'aidera à écrire le billet -ou pas. Pas de prise de notes, donc.

Rédaction
Rarement je commence un billet avant d'avoir terminé la lecture, mais ça arrive, particulièrement sur des lectures lourdes.
Ensuite après lecture sans trop attendre j'écris directement, en enregistrant régulièrement (la peur de la coupure d'électricité ou du bug?), je laisse maturer, j'y reviens, et relis et fignole juste avant parution. Sachant que je n'écris pas de billets sur toutes les lectures...

Serré ou plutôt long?
Rien de systématique, mais certains auteurs imposent la prolixité, à l'insu de mon plein gré (Proust, Montaigne, des gens comme ça)

Divulgâcher, moi! Jamais
J'essaie de ne pas trop en dire, exercice parfois difficile (je me souviens des Hauts de Hurlevent, où mon billet sur babelio a suscité une protestation car j'en disais trop - pourtant c'est un classique connu, non?)

Ils en pensent quoi les autres blogueurs?
En règle générale je cite d'autres avis, si j'en trouve.
Certains ont été à l’origine de ma lecture, mais j'oublie les contenus précis, et j'écris mes billets avant d'y retourner.

Citation
Cela dépend, soit un passage marrant, soit significatif, ou rien. Mais pas un passage qui en dit trop, style "oh Pierre-Jean, tu quoque mi fili!" qui dévoile le nom du coupable.


Taguer ses billets
Ah mais oui j'ai quitté overblog en partie parce qu'on ne pouvait placer plusieurs tags sur un même billet. Là maintenant je peux m'adonner au plaisir du classement et du n'importe quoi (pas trop quand même, certains se lâchent plus). Cela me permet de m'y retrouver, et, je l'espère, aux visiteurs aussi.

Noter ses lectures
Beuh j'ai assez noté comme cela dans ma vie professionnelle, et même en maths la note dépend du correcteur et ne veut pas dire grand chose. OK, sur Goodreads je place des étoiles, mais sans que cela n'aie de grande valeur.


Les affiliations
Quézaco? Je refuse de faire de la pub sur mon blog, si je dis qu'un éditeur est super c'est que je le pense (il s'agit en général d'un petit éditeur qui ne m'a absolument rien demandé mais que j'aime et voudrais voir plus reconnu). Mon blog ne me rapporte rien, et prend du temps. Mais je m'amuse, c'est la récompense.

La reconnaissance
Heu, dans un cercle restreint de lecteurs et visiteurs, oui, sans doute. Ailleurs, j'avoue des refus quand je veux participer à des prix de lecteurs, comme Elle ou autres. J'ai survécu. De toute façon je postule sans parler de mon blog...

Reprend ce (chouette) tag qui veut. Allez, laissez-vous faire, c'est (bientôt) l'été...

mardi 12 juin 2018

Folle passion

Folle passion
Wanting
Angela Huth
Quai Voltaire, 2001
Traduit par Marie-Odile Fortier-Masek



L'invitation à la vie conjugale m'avait tellement plu l'année dernière que le nom d'Angela Huth était resté dans un coin de tête. Et disons tout de suite que le charme a encore opéré.

Pourtant, ce n'était pas gagné. Folle passion de Harris Antlers pour Viola, pourquoi pas, mais franchement il y a plus de folie que de passion là-dedans. Envoyer cent roses, oui, mais harceler au téléphone et à domicile, même quand Viola exprime clairement son manque d'intérêt, c'est odieux. Mais Angela Huth sait user d'un subtil décalage et ça passe (en roman).

Plusieurs personnages se croisent, le touchant Alfred Baxter, Hannah la copine de Gideon (frère de Viola), et d'autres souvent un poil particuliers. Le tout raconté avec certain petit brin de fantaisie; j'ai aussi aimé la surprise réservée vers la fin.

"Ils se serrèrent la main de façon formelle, mais avec tout le plaisir caché de deux Britanniques faisant connaissance dans le désert."

C'est le mois anglais chez Lou et Cryssilda
, profitez-en!

Cela entre aussi dans le (nouveau) challenge de Philippe!

vendredi 8 juin 2018

Qui l'eût cru? Pas moi.

Hé oui, il y a dix ans je démarrais timidement ce blogounet. Non, je ne vais pas jouer les anciens combattants, trop regretter la fofollerie des premières années, mais quand même... Des trucs de malade, la chaîne des livres, avec 40 poches lâchés à travers la France de blog en blog (merci Sandrine), les pique nique de la blogosphère, Chez les filles, les tags et swaps en pagaille, les Harlequinades, Books and the city, auquel je n'ai jamais pu participer (Fashion, on ne t'oublie pas) pour cause de Portes ouvertes au collège et ensuite de caténaire foudroyée (on savait vivre dangereusement, à l'époque), et il y avait déjà Cuné, Papillon, cathulu, dominique, Karine:) In Cold Blog (et ses avatars depuis) et j'en oublie ... 2008 a vu démarrer aussi des blogs qui existent encore (bisous les filles qui se reconnaîtront). Plus ceux qui ont cessé de bloguer mais sont encore présents (cathe)

Mais heureusement la blogosphère bouge toujours, avec ses challenges, mois belges, anglais, japonais, scandinaves et j'en oublie. Plus les rencontres IRL avec des blogueuses parfois devenues auteurs (Stéphie!), ou ces deux craignant les limaces rouges mais adorant les chats,  et lors de salons et autres festival America. Le prochain, du 20 au 23 septembre 2018. Pays invité, le Canada (et le Québec). Auteur vedette : John Irving.

Merci aussi aux fidèles qui continuent à venir ici quoiqu'il soit chroniqué, vieux classiques de derrière les fagots, auteurs géniaux mais absolument inconnus, non fiction avec bestioles et verdure. Quelques nouveautés arrivent à s'insérer, mais encore faut-il que j'arrive au bout, quand ça tombe des mains, c'est au revoir.

Sans parler de grosse flemme à l'idée d'écrire des billets, déjà pour les BD quasiment tout passe à la trappe, même ce qui m'enthousiasme.
Quelques statistiques (merci Goodreads) : en 2018 j'ai déjà lu 12 BD, 38 auteures et 39 non fiction. Ces ensembles ayant des intersections non vides (merci les maths dites modernes), vous ne saurez pas où j'en suis en fait.
D'après mes statistiques (merci blogspot) deux billets tiennent la corde des vues, L'homme qui savait la langue des serpents (plus de 19 000) et Une sale affaire (près de 18000). Je n'ai pas vraiment compris.

Embarquement immédiat pour une nouvelle année!


mercredi 6 juin 2018

Mission zéro déchet

Mission zéro déchet
Lucie Vallon et Vincent Bergier
Rie de l'Echiquier jeunesse, 2018



Grâce à Masse critique chez Babelio je découvre un éditeur qui a eu la bonne idée de joindre son catalogue, et là je tombe vraiment dans mon créneau de lecture. La partie "Parler d'écologie aux enfants" propose déjà plusieurs titres, dont ce Mission zéro déchet (oui j'ai déjà lu le livre de Béa Johnson et La famille zéro déchet)

Mais là la mission est de présenter le zéro déchet aux enfants. Les quatre principes, qui ne feront pas de mal à être rappelés aux adultes, sont
Refuser : oui, tous ces sacs plastiques (vivent les sacs réutilisables), ces publicités dans les boîtes aux lettres (stop pub, le retour) ,  et les goûters multi emballés (une boîte à goûter fait le job)
Réduire : faire la chasse au superflu dans la maison
Réutiliser : boîtes, cartons, ou alors donner, vendre, troquer
Recycler (je signale à l'auteur qu'avant la consigne était très répandue en France, elle revient timidement)

Le tout agrémenté de dessins, de quizz, de petits jeux.

Ce petit livre (40 pages) est proposé 'à partir de 8 ans' par l'éditeur, mais je pense qu'il peut servir de rappel ou de base pour tout adulte (en tout cas pour moi ça marche bien) et je suggère aux parents de le lire avec leur enfant, éventuellement expliquer certains termes, faire les jeux avec eux, discuter, et les aider à mettre en oeuvre certaines idées. Et gare! Les gamins sauront voir les failles chez les adultes, qui ont intérêt à s'y mettre honnêtement, et à accepter d'être remis en cause dans leurs habitudes.
tous les livres sur Babelio.com

lundi 4 juin 2018

Le tunnel aux pigeons

Le tunnel aux pigeons
Histoires de ma vie
John Le Carré
Seuil, 2016
Traduit par Isabelle Perrin

En fait je ne me souviens plus trop quels romans de John Le Carré j'ai lus, mais je sais que j'en ai lu un paquet et que j'aimais bien. Alors, ces Histoires de ma vie, pourquoi pas?

"Le présent ouvrage rassemble des anecdotes vraies racontées de mémoire. Mais que sont la vérité et la mémoire pour un romancier qu atteint ce que nous appellerons pudiquement le soir de sa vie? me demanderez-vous à juste titre. Pour l'avocat, la vérité, ce sont les faits bruts - quant à savoir si les faits peuvent jamais se trouver à l'état brut, c'est une autre histoire. Pour le romancier, les faits sont une matière première, un instrument plutôt qu'une contrainte, et son métier est de faire chanter cet instrument. La vérité vraie, pour autant qu'elle existe, se situe non pas dans les faits mais dans la nuance.
La mémoire peut-elle être objective? J'en doute. Même quand nous arrivons à nous convaincre que nous sommes impartiaux, que nous nous en tenons aux faits bruts sans fioriture ni omission intéressées, l'objectivité de la mémoire nous reste aussi insaisissable qu'une savonnette humide -en tout cas pour moi, après une vie passée à entremêler expérience et imagination."

Soit. Il explique n'avoir jamais "sciemment falsifié un fait ou une anecdote. Retouche si nécessaire, oui; falsifié, jamais."

Et c'est parti pour des souvenirs pas forcément chronologiques, où l'on rencontre palestiniens et israéliens, des ex du KGB, où l'on se rend au Cambodge et au Rwanda, avec l'auteur cherchant à écrire des romans aussi exacts que possible, et des personnages crédibles. Quelques pages plus poignantes, et une évocation de son père, une épine dans le pied ou une blessure, allez savoir.

Cela fourmille de détails intéressants, même si parfois j'étais un peu perdue, ce n'était pas grave, je passais rapidement. J'ai bien aimé voir comment ses romans pouvaient s'écrire, comment ses personnages pouvaient se créer à partir du réel.

"L'espionnage et la littérature marchent de pair.Tous deux exigent un œil prompt à repérer le potentiel transgressif des hommes et les multiples routes menant à la trahison."

Côté écriture, bien entendu c'est fort agréable, l'auteur prétendant que sa formation a l'écriture fut celle de ses "officiers supérieurs pétris de culture classique". Exigeants et pertinents.

C'est le mois anglais, chez Lou et Cryssilda

vendredi 1 juin 2018

Dans une coque de noix

Dans une coque de noix
Nutshell
Ian McEwan
Gallimard, 2017


" O Dieu, je pourrais être enfermé dans une coque de noix et m'y sentir roi d'un espace infini, n'était que j'ai de mauvais rêves." Shakespeare, Hamlet

En anglais visiblement biberonné au Shakespeare, Ian McEwan s'attaque à Hamlet, mais un Hamlet pas encore né. Bien au chaud dans le ventre de sa mère Trudi, il entend tout, apprenant ainsi le dessein de Trudi et de Claude, son amant, de se débarrasser de son père John.

Si on ne veut pas se préoccuper des références littéraires, on prend cependant un vif plaisir à cette histoire s'acheminant vers une tentative d'assassinat et ses conséquences. Histoire, je le répète, suivie par un bébé non encore né, donc forcément parcellaire. Un challenge, quoi.
C'est fascinant aussi de constater tout ce que ressent le futur bébé, chaleur, sons, ingestion d'alcool par la mère. Un bébé aimant écouter les émissions suivies par sa mère, fort instruit donc, et qui parfois en connaît un bout sur le monde dans lequel il risque de mettre bientôt les pieds. McEwan en profite pour évoquer les catastrophes vers lesquelles se dirige notreplanète.

Bref, un roman brillant et souvent drôle, si!, dont le héros forcément sans pouvoir (sauf à lancer des coups de pied pour détourner des conversations) pourra-t-il éviter le sombre dénouement?

Les avis de Nicole, dasola, dominique, babelio (60!), lecture/écriture, Violette, krol,

Bon, c'est le mois anglais, chez Lou et Cryssilda
Cela entre aussi dans le (nouveau) challenge de Philippe!

mercredi 30 mai 2018

La communauté

La communauté
Raphaëlle Bacqué et Ariane chemin
Albin Michel, 2017


S'il est bien un monde qui m'est inconnu, c'est celui de la banlieue parisienne. Quand je file (pas trop vite, il y a des radars) vers les ors versaillais par la N10, je traverse Trappes, mais c'est tout. Il a suffi que ma gentille voisine, dont la résidence principale est dans le 7-8, me vante ce livre pour que je m'y intéresse. J'ai donc enlevé mes bottes pleines de boue et ai débarqué en immersion dans cette cité de plus de 30 000 habitants, qui a connu en plusieurs décennies bien des changements.

Les deux auteurs sont des pros, alors pour accrocher la lectrice rurale, quoi de mieux que de démarrer avec des Trappistes connus, à savoir les Debbouze et les Sy? Au fil de la lecture, on réalise que c'est fou le nombre d'habitants de cette ville dont on a entendu parler, en bien comme en moins bien d'ailleurs. Une sorte d'histoire française en réduction, celle de Trappes.

Des champs où ont poussé de grands ensembles destinés à accueillir des familles ouvrières issues du Maghreb et habitant des bidonvilles, une mairie d'abord communiste, mais ça va changer, des cheminots, une certaine mixité, puis beaucoup moins, la pauvreté, le chômage, le trafic de drogue, puis l'emprise d'islamistes, un tableau assez sombre, mais l'on sent l'existence de gens de talent n'ayant pas baissé les bras, quel que soit leur bord religieux ou politique, avec l'aide aux gamins, le sport, etc.

Vous en avez assez des romans fades ou formatés? Alors partez à Trappes, ce livre est formidable!

Mais que vois-je? Cela entre dans le (nouveau) challenge de Philippe!

lundi 28 mai 2018

Merci pour l'invitation

Merci pour l'invitation
Bark
Lorrie Moore
Editions de l'Olivier, 2017
Traduit par Laetitia Devaux

Après La passerelle, roman qui m'avait plus qu'emballée, j'avais émis l'intention de continuer avec Lorrie Moore. Huit nouvelles, dont deux d'une soixantaine de pages sur 230 en tout.

"Ira avait cérémonieusement brûlé son smoking de mariage dans le jardin avec un briquet Bic au bout d'une longue perche, un peu comme une effigie. 'C'est incroyable ce qu'il a vite pris, le salaud', s'était-il excusé, haletant, auprès du capitaine des pompiers, car la haie avait également flambé, si bien qu'il avait passé la nuit au poste. "
Hé oui, Ira a mal digéré son divorce, le voilà qui fréquente Zora, restaurant, cinéma, tout pourrait bien se passer, sauf que compte l'avis du fils adolescent de Zora.

Débarqué est une nouvelle à la fois drôle et distillant le malaise au fur et à mesure. L'art de Lorrie Moore est à son maximum, sachant donner à voir et à connaître au lecteur sans forcément tout raconter.

Lorrie Moore, c'est aussi ces remarques au détour d'une histoire, pas forcément en rapport, telle
"Si la chair du dauphin était bonne, on ne saurait même pas qu'ils ont un langage."

Je n'en dis pas plus.

Les avis de cathulu (autres passages pour la route!), cunéipage, des passages encore, et chaudes recommandations de lecture!

Electra et Marie Claude avaient lancé un challenge Mai en nouvelles, on va dire que j'ai participé (à la fin, du mois, oui)

vendredi 25 mai 2018

Faits

Après le gros coup de coeur de Sur la scène intérieure , il me fallait connaître mieux cet auteur. Voilà que je m'attaque à la série de Faits.


Faits
Lecture courante à l'usage des grands débutants
Marcel Cohen
Gallimard, 2002


Grands débutants? Jeunes débutants? Mieux vaut s'être déjà frotté à la lecture par ailleurs. Il s'agit de courts textes d'une à trois pages, sans une trace de gras, direct au fait, et qui, pour ce que j'en ai compris, sont tirés de l'imagination (fertile)  de l'auteur, ou bien inspirés de "faits" précis, et mis en scène par Marcel Cohen, souvent sous forme de dialogues ou bien de listes. Par exemple "Notes en vue d'une étude systématique sur l'exploitation pécuniaire des victimes", filant de mars 1939 en Allemagne à mai 1999 au Kosovo, en passant par la Chine et le Rwanda, des faits réels, ahurissants. D'autres, réels aussi, sont plus anecdotiques.
Parfois absurdes, ou plus poétiques, mais toujours fascinants.

Puis j'ai enchaîné sans trop souffler avec Faits, II et Faits, III, suite et fin. Même plaisir, même fascination. Toujours quelques références en fin de volume. Les textes de Faits III peuvent s'envoler jusqu'à une quinzaine de pages... Certains thèmes reviennent, seconde guerre mondiale et les camps, et des informations incroyables sur les porte-containers (si!). La durée d'interprétation de l'adagio K 540 de Mozart passant du simple au double suivant l'interprète... Et ces inconnus imaginés je pense par l'auteur, scrutés dans un moment de fragilité.

A découvrir, bien sûr.

Et le  challenge de Philippe

mercredi 23 mai 2018

Les saisons indisciplinées

Les saisons indisciplinées
Henri Roorda
Allia, 2013



Un (gros) volume sur les étagères de la médiathèque, en quatrième de couverture une citation "Puisque la vie est courte, les livres devraient être minces." Comment résister? Surtout que ce (gros) volume contient en fait des chroniques (courtes, deux pages en majorité), parues  dans la Tribune de Genève ou  la Gazette de Lausanne entre 1917  et 1925.

Quid de l'auteur? Né à Bruxelles en 1870, mort à Lausanne en 1925, écrivain et professeur de mathématiques (il fallait bien vivre), il est connu comme pédagogue libertaire, humoriste non dénué de pessimisme, un poil anarchiste - bref, à découvrir!

Il y a du Vialatte dans ces textes, et donc de l'ironie, de l'humour pince sans rire et du second degré, et des thèmes de réflexion. L'homme savait observer et réfléchir. Vu l'époque, il n'épargne pas ses flèches contre la guerre et ceux qui la décident. Parfois son côté matheux prend le dessus, lorsqu'il demande si les nombres entiers sont plus nombreux que les nombres pairs.

"Quelques-uns de nos contemporains comptent sûrement parmi leurs ancêtres des hommes qui vivaient au début du seizième siècle. C'est même le cas de la plupart d'entre eux."

"Dans bien des cas, le bruit que provoque l'apparition des livres médiocres fait oublier les bons."

"Les premières vagues authentiques furent des vagues de froid, signalées par les météorologistes.  Les Anciens, s'il faut en croire Aristote, distinguaient déjà le froid du chaud. Mais, vivant à une époque où la Science balbutiait ses premiers mots, ils avaient froid sans savoir qu'une vague passait sur eux. (je remarque, en passant, que nos spécialistes se sont occupés des vagues de froid bien avant de s'intéresser aux vagues de chaleur. Il serait utile, à ce propos, de rechercher par qui ils sont payés. Ce sera le sujet d'une autre causerie.
(...) Je n'ai pas besoin de rappeler les deux grandes vagues d'héroïsme qui, quatre ans de suite, s'affrontèrent violemment, en reformant sans cesse une longue crête  d'écume sanglante."

... et j'ai noté quelques 'remonte à la plus haute Antiquité' de bon aloi.

Et le  challenge de Philippe

lundi 21 mai 2018

Les fleurs ne saignent pas

Les fleurs ne saignent pas
Las flores no sangran
Alexis Ravelo
Mirobole éditions, 2016
Traduit par Amandine Py



Les Canaries...Soleil, plages, tout ça...
A oublier! 
Parce que ce roman va se révéler bien noir.
Prenons Diego le Marquis, sa copine Lola, leurs amis Paco le Sauvage et Le Foncedé. Ils vivotent de petits larcins, d'arnaques et autres. Rien de bien méchant, sauf pour leurs victimes.
D'un autre côté, il y a des riches, don Isidro Padron, ne regardant pas de trop près à l'origine de l'argent. Sale, quand c'est la mafia russe, et arrangements avec les politiciens du coin.
Voilà que, convaincus par le chauffeur d'Isidro Padron, la bande décide d'enlever Diana, fille chérie d'Isidro, contre rançon bien sûr.
Dès le début on le sait, il y aura du cadavre.

Une jolie bande de branquignols à la Dortmunder, des projets au-delà de leurs habitudes et capacités semble-t-il, voilà qui réjouit -au départ- surtout que l'on sent bien que, selon les règles du genre, ça ne va pas marcher comme prévu. Gagné! Un découpage efficace conduit le lecteur dans une histoire qui finalement va lui laisser un goût amer. J'ai beaucoup aimé, cela dit.

Les avis de nyctalopes, cafardsathome

Merci ma bibli.

Toujours le  challenge de Philippe

vendredi 18 mai 2018

Un siècle américain : Nos premiers jours / Nos révolutions / Golden age

Auteur de la trilogie intitulée Un siècle américain, Jane Smiley était présente au festival America 2016. J'en ai donc profité pour acquérir le tome 1 (paru en 2016 chez Rivages), le tome 2 (à paraître en 2018 chez Rivages) et le tome 3. Le tout en VO. Dans les 2000 pages en tout. (Voilà voilà)


Nos premiers jours
Some Luck
Jane Smiley
Rivages, 2016
Traduit par Carine Chichereau
Parution en poche mai 2018


L'idée, simple, mais il fallait y penser, et avoir du talent pour ne pas lasser, c'est : "une année, un chapitre", de 1920 à 1953, aux Etats Unis. Rosanna et Walter Langdon sont jeunes mariés et fermiers dans l'Iowa. Au départ, ni eau ni électricité, les chevaux  tirent carrioles et charrues, la vie est rude mais pas déplaisante. Le cercle familial est soudé et jamais loin, l'on vit quasiment en autarcie. Rosanna accouche à la ferme, sauf de la petite dernière en 1939. Au travers de l'histoire des Langdon défile celle de nombreux américains ruraux, avec l'arrivée du progrès : automobile, tracteur, salle de bains à la maison, recherche des meilleurs rendements dans les champs.

L'on peut penser qu'il ne se passe rien d'exceptionnel et on aura raison, mais c'est le plaisir de ce roman, c'est reposant de suivre les personnages sur des décennies sans que l'auteur ressente le besoin d'ajouter violence et drame. Oui, des deuils, parfois douloureux, des départs quand les enfants vont étudier et vivre ailleurs. Mais la tribu se retrouve souvent dans la ferme d'origine.

Des très beaux passages où le monde est décrit à hauteur (si l'on peut dire) de bébé. Une façon simple aussi et efficace de présenter l'évolution des soins aux bébés (allaitement/biberon, horaires stricts ou pas). Il faut aussi réaliser que tous les enfants auront l'occasion de poursuivre des études longues, même si l'un des fils choisira de reprendre la ferme.

Le monde continue aussi à tourner, l'un des fils participe en Europe à la seconde guerre mondiale; c'est la guerre froide ensuite, Staline est l'ennemi; les grandes sécheresses des années 30 touchent la ferme.

Les avis de clara, cathulu,

Nos révolutions
Early Warning, 2015
Jane Smiley
Rivages, 2018
Traduit par Carine Chichereau

C'est reparti, de 1953 à 1986. Cette fois les enfants Langdon s'installent à l'est ou l'ouest des Etats Unis, une nouvelle génération naît.
Important : un arbre généalogique est fourni dans les premières pages, mais sans dates de décès (!) et sans spoiler, ouf, très utile pour les petites cervelles. Cependant Jane Smiley a le chic pour qu'on ne s'y perde pas dans les personnages, et toujours pour se glisser dans la tête de l'un ou de l'autre.

Dans ce volume : la peur de la bombe atomique, la guerre du Vietnam, le drame du Guyana, et l'émergence du SIDA, l'évolution de l'agriculture, mais sans appuyer, et lorsqu'ils touchent un personnage.
Les femmes découvrent la pilule. Une fille Langdon divorce. Les jumeaux ne peuvent se supporter, et ça va loin. Mais qui est Charlie?
La ferme de l'Iowa sera-t-elle reprise par un membre de la famille?

Ce deuxième volume, sans doute plus varié, a été très agréable à lire et parfois émouvant. Certains personnages sont plus étoffés, et je continue vers le tome 3!

Question : enchaîner les lectures, oui ou non? Pour ma part j'ai lu sans m'arrêter (deux chapitres par jour, ce qui permet de lire d'autres livres en parallèle), c'est mieux pour ne pas s'y perdre. Raison aussi pour laquelle j'ai acquis la trilogie une fois terminée. Mais l'arbre généalogique permet de s'y retrouver.

Les avis de cathulu,

Un jour le tome 3 et dernier sera traduit, j'en parle donc rapidement.

Golden age
Jane Smiley
Picador, 2015

L'arbre généalogique s'étoffe, permettant de répondre à la question "heu c'est qui celui-là déjà?", mais en fait la lecture se passe bien. Les années s'écoulent, de 1987 à 2019 (!). j'attendais l'auteur sur ces années 'du futur proche', elle s'est bien gardée de donner le nom du président des Etats Unis (juste qu'il est républicain). Le dérèglement climatique s'accélère vraiment beaucoup, rendant certaines zones du pays pratiquement inhabitables (ouragans, sécheresses, violence et pauvreté)

Au fils du temps les relations entre certains personnages se sont apaisées, quitte à maintenir un petit éloignement. J'ai bien aimé Andy, finalement, traversant le siècle, quant aux jumeaux Richie et Michaël, avec eux le flou demeure.

Passer d'un personnage à l'autre pouvait se révéler risqué, mais à chaque fois l'intérêt rebondit, permettant (pour moi en tout cas) de me sortir de brumeuses allusions à l'histoire politique américaine, heureusement peu fréquentes. J'aurais sans doute aimé en savoir plus sur certains personnages, mais c'est le jeu dans ce type de saga. Ajoutons que Jane Smiley peut manier humour et émotion, mais sans en faire des tonnes (ouf)

mercredi 16 mai 2018

L'amour après

L'amour après
Marceline Loridan-Ivens
avec Judith Perrignon
Grasset, 2018


L'amour après quoi? (pour ceux qui ne connaissent pas (encore) l'auteur). Hé bien, les camps. Non, ne fuyez pas, c'est encore un livre formidable et incontournable que nous offre Marceline Loridan-Ivens.

"Il n'y eut, après les camps, plus aucun donneur d'ordres dans ma vie."

Un jour elle ouvre une valise rangée chez elle, et cinquante ans après retrouve des lettres d'amis, d'amants, de son premier mari. Les souvenirs défilent pour nous lecteurs. On sent une femme droite dans ses bottes, décidée à vivre à 200 à l'heure, sans langue de bois. Ne pas s'attendre à des révélations trop intimes." Il m'a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l'abandon. J'avais peur de l'abandon, c'était l'une des pires choses au camp, se relâcher, abandonner la lutte de chaque jour, flirter avec volupté vers l'idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n'attend plus que la mise à mort". Elle nous parle aussi avec émotion de Simone (Veil), d'ailleurs elle est restée en contact plus ou moins rapproché avec les jeunes femmes connues 'là-bas'.
C'est du franco, à prendre comme elle est. Même l'amour vécu avec Joris Ivens sera non conventionnel.

Les avis de Sans connivence, Eva,

et toujours le challenge de Philippe

lundi 14 mai 2018

Le miel du lion

Le miel du lion
Honey from the lion
Matthew Neill Null
Albin Michel, Terres d'Amérique, 2018
Traduit par Bruno Boudard

Tout démarre au cours de la guerre de Sécession, quand trois jeunes hommes, dénommés Les Absentéistes, découvrent la splendeur des forêts des  Appalaches, mais juste pour comprendre le potentiel en dollars et lancer leur entreprise qui, dans les décennies suivantes, va systématiquement déboiser le coin.

Pour cela, il faut des bûcherons, costauds et mal payés, c'est encore mieux. En 1904, cela ne manque pas, mais la révolte gronde contre les conditions de travail. Un syndicat s'organise, de la dynamite est récupérée, des réunions se tiennent, mais la compagnie a des indicateurs et un traître parmi les ouvriers.
L'un de ces "Loups de la forêt" ne nomme Cur, il a fui la ferme parentale pour des raisons que l'on découvrira, ce n'est pas un meneur, plutôt un mené, mais c'est un héros fort humain.

Matthew Neill Null, dont c'est le premier roman (mâtin ces américains sont forts), réussit à sidérer son lecteur -et sa lectrice- avec une histoire fort rude, usant d'une écriture qui parfois m'a fait relire un chouette passage. Mille détails sonnent vrais, le travail dangereux de ces hommes, leur vie dans le camp (mobile) dans la forêt, leur week end à Helena, 'la ville' où ils vont manger -et boire- leur paie. En plus de quelques bûcherons, l'on croise une veuve slovène prenant leur parti, un pasteur méthodiste, un colporteur syrien, et l'on n'oubliera pas Sarah...

Sans que l'on s'y perde, l'on peut passer du présent au futur, avec des échappées sur le destin des personnages, et de la malheureuse forêt, dont seuls quelques hectares échapperont aux prédateurs, et qui sera reboisée plus tard, une fois que la faune aura disparu, et la terre partie dans les cours d'eaux.

Un roman très riche, prenant et âpre. Une épopée des humbles pleine de souffle.

Les petits curieux trouveront l'explication du titre dans le livre des Juges chapitre 14, avec Samson

Merci à Francis G. et Albin Michel

Et le  challenge de Philippe

jeudi 10 mai 2018

Agnès Grey

Agnès Grey
Anne Brontë
Traduction de Ch. Romey et A. Rolet
revue et corrigée par Isabelle Viéville Degeorges
Archipoche, 2018
Paru en 1847


Dans la famille Brontë j'ai déjà lu
Anne Brontë : The tenant of Wildfell Hall
Charlotte Brontë : Villette    Shirley  The Professor
Emily Brontë : Les Hauts de Hurle-Vent

sans parler de Jane Eyre, lu avant blog. On dirait bien que j'ai fait le tour...

Petite dernière de la fratrie, Anne (1820-1849) décide de se prendre en charge, sa famille étant devenue assez pauvre. Elle n'a pas tellement le choix d'une activité et cherche un poste de gouvernante. Le roman, très autobiographique, permettra de connaître les expériences de l'auteur.

Agnès Grey, donc, est la seconde fille d'un couple très soudé, une mère aimante et un père pasteur, sans moyens financiers. La voilà gouvernante et chargée de l'éducation de jeunes chenapans, plutôt mal élevés (ou pas éduqués du tout) par leurs parents de bonne bourgeoisie,  qui attendent tout de Anne, tout en défendant leur progéniture.
Elle doit donc quitter sa place, et finalement s'intéresse à deux jeunes filles de famille plus élevée dans l'échelle sociale, mais guère plus faciles à tenir. Là aussi, des parents peu présents ou aveuglés.
Chaque fois, Anne tente vaillamment et patiemment d'éduquer ses élèves, et corriger leurs mauvais plis, en leur inculquant des valeurs plus dignes.
Environ à la moitié du roman, on s'éloigne de l'autobiographie, puisque la narratrice narre une histoire d'amour toute en retenue et délicatesse, loin de la coquetterie de l'aînée des jeunes filles dont elle a la charge.

Anne n'est pas pour rien la fille d'un pasteur, et comme dans The tenant of Wildfell Hall on ne badine pas avec les valeurs inculquées dans sa jeunesse. Le lecteur pourrait penser qu'il s'y trouve quelques pages un poil bien sérieuses, morales et religieuses, mais c'est présenté avec tact et puis avouons que ça fait vraiment du bien d'avoir des pages élevées spirituellement. D'autant plus que le pasteur principal en charge, lui, est gentiment égratigné. Une histoire de lettre et d'esprit, quoi.
On est aussi plongé au coeur de la vie des jeunes gouvernantes, solitaires, coincées entre leurs patrons et la domesticité, dans cette Angleterre de classes sociales assez étanches.

J'ai dévoré ce joli roman, qui fait du bien, et ensuite j'ai dû trier mes lectures, ne pouvant retomber dans du trop violent et trop égocentrique.

Merci à LP et Archipoche
Les avis de Jackie Brown, nourritures en tout genre,

et toujours le challenge de Philippe

lundi 7 mai 2018

Meurtres à Willow Pond

Meurtres à Willow Pond
Ligtning Strikes
Ned Crabb
Gallmeister, 2016


Dans le Maine, si vous voulez pêcher, une seule adresse, Cedar Lodge, au bord de Willow Pond. Brad et Merrill sont parmi les meilleurs des guides (en dépit de leur addiction à l'alcool pour l'un, à la cocaïne pour l'autre), Kipper s'occupe des comptes, le chef cuisinier français est excellent, mais le lodge appartient à Gene Seldon, septuagénaire coriace menant tout d'une main de fer. Ses neveux et nièce, Brad, Merrill et Kipper aimeraient bien plus de liberté... et plus d'argent à leur disposition. Mais ils doivent attendre son décès, et, patatras, voilà qu’elle prévoit de changer son testament!

Un week end de tous les dangers attend les personnages, famille, clients, amis présents, chacun ou presque ayant intérêt à ce que Gene 'disparaisse' et l'espérant plus ou moins fort. Le tout lors d'une tempête époustouflante.

Comme l'ont bien vu les lecteurs précédents, on sent l'hommage à Agatha Christie, avec des boissons plus fortes que le thé, et une atmosphère bien moins feutrée et de bon goût. Autant dire que ça peut dépoter!

Gros plaisir de lecture! Je me suis régalée, intérêt sans faille tout du long.

Les avis de Hélène, nyctalopes, Le Bouquineur, Electra, Sandrine, dasola,

Merci ma bibli.

lundi 30 avril 2018

Essais Livre troisième

En démarrant cette lecture des Essais, je ne pensais pas arriver au bout aussi rapidement (après un arrêt page 64 durant des années...), et encore moins en tirer trois billets. Et j'avoue que j'en ai laissé de côté, tellement il y a matière!
Existe en français moderne

Voilà que mes recherches sur internet pour trouver une couverture m'amènent au texte du livre III, et pourquoi ne pas copier coller la portion du chapitre IX, De la vanité, p 404, que je voulais citer? (j'en ai même failli écrire 'voulois'). Paresse, paresse, mais ce texte est parfait!

"Cette farcisseure est un peu hors de mon theme. Je m’esgare, mais plustot par licence que par mesgarde. Mes fantasies se suyvent, mais par fois c’est de loing, et se regardent, mais d’une veue oblique. J’ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon mi party d’une fantastique bigarrure, le devant à l’amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne creignent point ces muances, et ont une merveilleuse grace à se laisser ainsi rouler au vent, ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousjours la matiere ; souvent ils la denotent seulement par quelque marque, comme ces autres tiltres : l’Andrie, l’Eunuche, ou ces autres noms : Sylla, Cicero, Torquatus. J’ayme l’alleure poetique, à sauts et à gambades. C’est une art, comme dict Platon, legere, volage, demoniacle. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matiere estrangere : voyez ses alleures au Daemon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lors que plus elle retire au nonchalant et fortuite. C’est l’indiligent lecteur qui pert mon subject, non pas moy ; il s’en trouvera tousjours en un coing quelque mot qui ne laisse pas d’estre bastant, quoy qu’il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement. Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesmes. (...) Puisque je ne puis arrester l’attention du lecteur par le pois, manco male s’il advient que je l’arreste par mon embrouilleure.--Voire, mais il se repentira par apres de s’y estre amusé.--C’est mon, mais il s’y sera tousjours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain, qui m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que je dis : ils conclurront la profondeur de mon sens par l’obscurité, laquelle, à parler en bon escient, je hay bien fort, et l’eviterois si je me sçavois eviter. Aristote se vante en quelque lieu de l’affecter ; vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, de quoy j’usoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dedeignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requierent de la proposition et du loisir assigné. "

Me voilà bien. Rien que ce chapitre De la vanité mériterait un billet. D'ailleurs il existe en mini livre à la bibli, donc, cher lecteur, si tu es encore là, peut-être commenceras-tu par cette lecture, de laquelle j'ai sorti bien des amusements. Montaigne lui-même s'amuse; oui la majorité du contenu des chapitres n'a plus grand chose à voir avec son titre, oui je les ai allongés, ces chapitres, oui, j'embrouille mon lecteur.

Et alors? Et je suis ravie d'être tombée sur cet A sauts et à gambades (n'est-ce pas, Dominique?)

Allez, encore, pour la route : ce chapitre parle aussi des raisons pour lesquelles Montaigne aime à voyager, avec ce délicieux "je peregrine très saoul de nos façons, non pour cercher des Gascons en Sicile (j'en ay assez laissé au logis)"

Chapitre 1, De l'utile et de l'honneste
"Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre"

Nos paroles, justement
"Je ne dis rien à l'un que je ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement un peu changé; et ne rapporte que les choses ou indifferentes ou cogneuës, ou qui servent en commun. (...) Ce qui a esté fié à mon silence, je le cele religieusement, mais je pres à celer le moins que je puis" (p 197 198)

Chapitre 2, Du repentir
"le langage latin m'est comme naturel, je l'entens mieux que le françois, mais il  y a quarante ans que je ne m'en suis du tout poinct servi à parler, ny à escrire; si est-ceque à des extremes et soudaines esmotions où je suis tombé deux ou trois fois en ma vie,et l'une, voyent mon pere tout sain se renverser sur moy, pasmé, j'ay toujours eslancé du fond des entrailles les premieres paroles Latines; nature se sourdant et s'exprimant à force, à l'encontre d'un long usage."
Magnifique et bien vu, non?

Chapitre 3 : De trois commerces. Où l'on a la description de sa librairie. (p 233) N'est-ce pas, claudialucia?

Chapitre 5 Sur des vers de Virgile
Ben on va dire sexe, cocuage et jalousie? p 275
"Le caractère de la cornardise est indelebile"

Chapitre 6 : Des coches
Cela parle-t-il des coches? Ceux qui ont suivi devinent que oui, un peu, mais ensuite sans trop crier gare, voilà Montaigne parlant d'un autre monde venant d'être découvert.p 316 Et puisqu'on l'ignorait jusqu'ici, qui sait si c'est le dernier? Le voilà qui admire et défend ces royaumes du Mexique et du Pérou, et pense pis que mal des conquérants européens.

Chapitre 10 : De mesnager sa volonté
Où Montaigne se voit offrir la mairie de Bordeaux, charge qu'il n'avait pas demandée, mais il sera réélu, et donnera satisfaction. Il se sentait pourtant "sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur; sans hayne aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence." Il n'a pas cherché à tout bousculer, préférant le calme aux tempêtes. Cela lui a réussi.

"Le Maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire."
"Quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation que mon entendement s'en infecte.(...) Mon interest ne m'a fait mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j'ay suivy.(...) Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause." Etc. p 421.
Quelle belle feuille de route, encore pour aujourd'hui!

Oh mais oui! Le lendemain du 9 décembre 1582 fut le 20 décembre 1582 (bulle du pape, décision suivie par Henri III). Montaigne a vécu cela ("l'eclipsement nouveau des dix jours du Pape m'ont prins si bas que je ne m'en puis bonnement accoustrer"° p 419

"De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il avoir les yeux ouverts aux commencements; car comme lors en sa petitesse on n'en descouvre pas le dangier, quand il est accreu on n'en descouvre plus le remede."

Chapitre 11 Des boyteux (qui contiendra peu de boiteux, forcément )
"Il y a deux ou trois ans qu'on acoursit l'an de dix jours en France"

"Si j'eusse eu à dresser des enfans, je leur eusse tant mis à la bouche cette façon de respondre enquesteuse, non resolutive : 'Qu'est-ce à dire? Je ne l'entens pas. Il pourroit estre. Est-il vray?' (...) Qui veut guerir de l'ignorance, il faut la confesser." p 439

Chapitre 13 : De l'experience, à mon sens celui qui m'a éblouie, qui m'a le plus parlé, et qui se lit extrêmement facilement, ou alors cela signifiait que j'étais rodée? Celui dont je recommande la lecture, celui que je relirai volontiers. D'ailleurs je dois avouer que le livre trois des essais est mon préféré.

On le sait, Montaigne souffrait de la maladie de la pierre, ou de la gravelle, je crois des calculs rénaux, et ouille ouille ouille quand on est en crise, à l'époque pas de traitements fiables.

"Si votre medecin ne trouve bon que vous dormez, que vous usez de vin ou de telle viande, ne vous chaille: je vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son avis."

Montaigne a choisi de laisser faire la nature, de leur 'donner passage'.
"Mais un tel en mourut. - Si fairés vous, sinon de ce mal là, d'un autre. Et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayant trois medecins à leur cul?"

Bref, il est ainsi venu à bout de diverses maladies. "On les conjure mieux par courtoisie que par braverie."
"La goutte, la gravelle, l'indigestion sont symptomes des longues années, comme des longs voyages la chaleur, les pluyes et les vents."

Puis suit un long passage où Montaigne (quand on connaît la médecine de son temps, on ne peut lui donner tort)(de nos jours on a des remèdes!) accepte sa maladie avec philosophie. Mais attention, ne pas me faire dire ce que je n'ai pas dit, c'est Montaigne, homme de son temps, ayant jusque là bien vécu et atteignant un bel âge pour son époque. j'ai bien aimé comment Montaigne, dans sa maladie et ses crises, ne perd pas l'occasion de réfléchir et de tirer des leçons pour lui-même. Le voici devenu à fond le sujet de son livre, et il demeure cohérent avec lui-même.

Long passage...
"Il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut eviter. Nostre vie est composée, comme l’armonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, douz et aspres, aigus et plats, mols et graves. Le musicien qui n’en aymeroit que les uns, que voudroit il dire ? Il faut qu’il s’en sçache servir en commun et les mesler. Et nous aussi les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange, et y est l’une bande non moins necessaire que l’autre. D’essayer à regimber contre la necessité naturelle, c’est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied avec sa mule. Je consulte peu des alterations que je sens, car ces gens icy sont avantageux quand ils vous tiennent à leur misericorde : ils vous gourmandent les oreilles de leurs prognostiques ; et, me surprenant autre fois affoibly du mal, m’ont injurieusement traicté de leurs dogmes et troigne magistrale, me menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine. Je n’en estois abbatu ny deslogé de ma place, mais j’en estois heurté et poussé ; si mon jugement n’en est ny changé ny troublé, au moins il en estoit empesché ; c’est tousjours agitation et combat. Or je trete mon imagination le plus doucement que je puis et la deschargerois, si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir et flatter, et piper qui peut. Mon esprit est propre à ce service : il n’a point faute d’apparences par tout ; s’il persuadoit comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaict-il un exemple ? Il dict que c’est pour mon mieux que j’ay la gravele ; que les bastimens de mon aage ont naturellement à souffrir quelque goutiere (il est temps qu’ils commencent à se lacher et desmentir ; c’est une commune necessité, et n’eust on pas faict pour moy un nouveau miracle ? je paye par là le loyer deu à la vieillesse, et ne sçaurois en avoir meilleur compte) ; que la compaignie me doibt consoler, estant tombé en l’accident le plus ordinaire des hommes de mon temps (j’en vois par tout d’affligez de mesme nature de mal, et m’en est la societé honorable, d’autant qu’il se prend plus volontiers aux grands : son essence a de la noblesse et de la dignité) ; que des hommes qui en sont frapez, il en est peu de quittes à meilleure raison : et si, il leur couste la peine d’un facheux regime et la prise ennuieuse et quotidienne des drogues medicinales, là où je doy purement à ma bonne fortune : car quelques bouillons communs de l’eringium et herbe du turc, que deux ou trois fois j’ay avalé en faveur des dames, qui, plus gratieusement que mon mal n’est aigre, m’en offroyent la moitié du leur, m’ont semblé également faciles à prendre et inutiles en operation. Ils ont à payer mille veux à Esculape, et autant d’escus à leur medecin, de la profluvion de sable aysée et abondante que je reçoy souvent par le benefice de nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie ordinaire n’en est pas troublée, et porte mon eau dix heures et aussi longtemps qu’un autre. La crainte de ce mal, faict-il, t’effraioit autresfois, quand il t’estoit incogneu : les cris et le desespoir de ceux qui l’aigrissent par leur impatience t’en engendroient l’horreur. C’est un mal qui te bat les membres par lesquels tu as le plus failly ; tu és homme de conscience.
Quae venit indignè paena, dolenda venit.
Regarde ce chastiement ; il est bien doux au pris d’autres, et d’une faveur paternelle. Regarde sa tardiveté : il n’incommode et occupe que la saison de ta vie qui, ainsi comme ainsin, est mes-huy perdue et sterile, ayant faict place à la licence et plaisirs de ta jeunesse, comme par composition. La crainte et pitié que le peuple a de ce mal te sert de matiere de gloire ; qualité, de laquelle si tu as le jugement purgé et en as guery ton discours, tes amys pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy : Voylà bien de la force, voylà bien de la patience. On te voit suer d’ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, degouter par foys de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses, noires, et effroyables, ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te pouinct et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans d’une contenance commune, bouffonnant à pauses avec tes gens, tenant ta partie en un discours tendu, excusant de parolle ta douleur et rabatant de ta souffrance. Te souvient il de ces gens du temps passé, qui recerchoyent les maux avec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine et en exercice ? Mets le cas que nature te porte et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses jamais entré de ton gré. Si tu me dis que c’est un mal dangereux et mortel, quels autres ne le sont ? Car c’est une piperie medecinale d’en excepter aucuns, qu’ils disent n’aller point de droict fil à la mort. Qu’importe, s’ils y vont par accident, et s’ils glissent et gauchissent ayséement vers la voye qui nous y meine ? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. La mort te tue bien sans le secours de la maladie. Et à d’aucuns les maladies ont esloigné la mort, qui ont plus vescu de ce qu’il leur sembloit s’en aller mourants. Joint qu’il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La cholique est souvent non moins vivace que vous ; il se voit des hommes ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques à leur extreme vieillesse, et, s’ils ne luy eussent failly de compaignie, elle estoit pour les assister plus outre ; vous la tuez plus souvent qu’elle ne vous tue, et quand elle te presenteroit l’image de la mort voisine, seroit ce pas un bon office à un homme de tel aage de le ramener aux cogitations de sa fin ? Et qui pis est, tu n’as plus pour qui guerir. Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t’appelle. Considere combien artificielement et doucement elle te desgouste de la vie et desprend du monde : non te forçant d’une subjection tyrannique, comme tant d’autres maux que tu vois aux vieillarts, qui les tiennent continuellement entravez et sans relache de foyblesses et douleurs, mais par advertissemens et instructions reprises à intervalles, entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton ayse ; pour te donner moyen de juger sainement et prendre party en homme de cœur, elle te presente l’estat de ta condition entiere, et en bien et en mal, et en mesme jour une vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n’accoles la mort, au moins tu luy touches en paume une fois le moys. Par où tu as de plus à esperer qu’elle t’attrappera un jour sans menace, et que, estant si souvent conduit jusques au port, te fiant d’estre encore aux termes accoustumez, on t’aura et ta fiance passé l’eau un matin inopinément. On n’a point à se plaindre des maladies qui partagent loyallement le temps avec la santé. Je suis obligé à la fortune de quoy elle m’assaut si souvent de mesme sorte d’armes : elle m’y façonne et m’y dresse par usage, m’y durcit et habitue ; je sçay à peu pres mes-huy en quoi j’en doibts estre quitte. A faute de memoire naturelle j’en forge de papier, et comme quelque nouveau symptome survient à mon mal, je l’escris. D’où il advient qu’à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d’exemples, si quelque estonnement me menace, feuilletant ces petits brevets descousus comme des feuilles Sybillines, je ne faux plus de trouver où me consoler de quelque prognostique favorable en mon experience passée. Me sert aussi l’accoustumance à mieux esperer pour l’advenir ; car, la conduicte de ce vuidange ayant continué si long temps, il est à croire que nature ne changera point ce trein et n’en adviendra autre pire accident que celuy que je sens. En outre, la condition de cette maladie n’est point mal advenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m’assaut mollement elle me faict peur, car c’est pour long temps. Mais naturellement elle a des excez vigoreux et gaillarts ; elle me secoue à outrance pour un jour ou deux. Mes reins ont duré un aage sans alteration ; il y en a tantost un autre qu’ils ont changé d’estat. Les maux ont leur periode comme les biens ; à l’avanture est cet accident à sa fin. L’aage affoiblit la chaleur de mon estomac ; sa digestion en estant moins parfaicte, il renvoye cette matiere crue à mes reins. Pourquoy ne pourra estre, à certaine revolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins, si qu’ils ne puissent plus petrifier mon flegme, et nature s’acheminer à prendre quelque autre voye de purgation ? Les ans m’ont evidemment faict tarir aucuns reumes. Pourquoy non ces excremens, qui fournissent de matiere à la grave. Mais est-il rien doux au pris de cette soudaine mutation, quand d’une douleur extreme je viens, par le vuidange de ma pierre, à recouvrer comme d’un esclair la belle lumiere de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos soudaines et plus aspres choliques ? Y a il rien en cette douleur soufferte qu’on puisse contrepoiser au plaisir d’un si prompt amandement ? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue que je les puis recognoistre en presence l’une de l’autre en leur plus haut appareil, où elles se mettent à l’envy, comme pour se faire teste et contrecarre’Tout ainsi que les Stoyciens disent que les vices sont utilement introduicts pour donner pris et faire espaule à la vertu, nous pouvons dire, avec meilleure raison et conjecture moins hardie, que nature nous a presté la douleur pour l’honneur et service de la volupté et indolence. Lors que Socrates, apres qu’on l’eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeson que leur pesanteur avoit causé en ses jambes, il se resjouyt à considerer l’estroitte alliance de la douleur à la volupté, comme elles sont associées d’une liaison necessaire, si qu’à tours elles se suyvent et s’entr’engendrent ; et s’escrioit au bon Esope qu’il deut avoir pris de cette consideration un corps propre à une belle fable. Le pis que je voye aux autres maladies, c’est qu’elles ne sont pas si griefves en leur effect comme elles sont en leur yssue : on est un an à se ravoir, tousjours plein de foiblesse et de crainte ; il y a tant de hazard et tant de degrez à se reconduire à sauveté que ce n’est jamais faict ; avant qu’on vous aye deffublé d’un couvrechef et puis d’une calote, avant qu’on vous aye rendu l’usage de l’air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas si vous n’estes reçheu en quelque nouvelle misere. Cette-cy a ce privilege qu’elle s’emporte tout net, là où les autres laissent tousjours quelque impression et alteration qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux autres. Ceux là sont excusables qui se contentent de leur possession sur nous, sans l’estendre et sans introduire leur sequele ; mais courtois et gratieux sont ceux de qui le passage nous apporte quelque utile consequence. Depuis ma cholique, je me trouve deschargé d’autres accidens, plus ce me semble que je n’estois auparavant, et n’ay point eu de fievre depuis. J’argumente que les vomissemens extremes et frequens que je souffre me purgent, et d’autre costé mes degoustemens et les jeunes estranges que je passe digerent mes humeurs peccantes, et nature vuide en ces pierres ce qu’elle a de superflu et nuysible. Qu’on ne me die point que c’est une medecine trop cher vendue ; car quoy, tant de puans breuvages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir qui nous apportent souvent la mort pour ne pouvoir soustenir leur violence et importunité ? Par ainsi, quand je suis atteint, je le prens à medecine : quand je suis exempt, je le prens à constante et entiere delivrance. Voicy encore une faveur de mon mal, particuliere : c’est qu’à peu prez il faict son jeu à part et me laisse faire le mien, ou il ne tient qu’à faute de courage ; en sa plus grande esmotion, je l’ay tenu dix heures à cheval. Souffrez seulement, vous n’avez que faire d’autre regime ; jouez, disnez, courez, faictes cecy et faites encore cela, si vous pouvez ; vostre desbauche y servira plus qu’elle n’y nuira. Dictes en autant à un verolé, à un gouteux, à un hernieux. Les autres maladies ont des obligations plus universelles, geinent bien autrement nos actions, troublent tout nostre ordre et engagent à leur consideration tout l’estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau ; elle vous laisse l’entendement et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains ; elle vous esveille plustost qu’elle ne vous assopit. L’ame est frapée de l’ardeur d’une fievre, et atterrée d’epilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse et les plus nobles parties. Icy, on ne l’ataque point. S’il luy va mal, à sa coulpe ; elle se trahit elle mesme, s’abandonne et se desmonte. Il n’y a que les fols qui se laissent persuader que ce corps dur et massif qui se cuyt en nos roignons se puisse dissoudre par breuvages ; parquoy, dépuis qu’il est esbranlé, il n’est que de luy donner passage ; aussi bien le prendra il. Je remarque encore cette particuliere commodité que c’est un mal auquel nous avons peu à diviner. Nous sommes dispensez du trouble auquel les autres maus nous jettent par incertitude de leurs causes et conditions et progrez, trouble infiniement penible. Nous n’avons que faire de consultations et interpretations doctorales : les sens nous montrent que c’est, et où c’est. Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, j’essaye d’endormir et amuser mon imagination, et gresser ses playes. Si elles s’empirent demain, demain nous y pourvoyerons d’autres eschapatoires. Qu’il soit vray ! . Voicy depuis, de nouveau, que les plus legers mouvements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy, pour cela je ne laisse de me mouvoir comme devant et picquer apres mes chiens d’une juvenile ardeur, et insolente. Et trouve que j’ay grand raison d’un si important accident, qui ne me couste qu’une sourde poisanteur et alteration en cette partie. C’est quelque grosse pierre qui foule et consomme la substance de mes roignons, et ma vie que je vuide peu à peu, non sans quelque naturelle douceur, comme un excrement hormais superflu et empeschant. Or sens je quelque chose qui crosle ? Ne vous attendez pas que j’aille m’amusant à recognoistre mon pous et mes urines pour y prendre quelque prevoyance ennuyeuse ; je seray assez à temps à sentir le mal, sans l’alonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desjà de ce qu’il craint. Joint que la dubitation et ignorance de ceux qui se meslent d’expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez, et tant de faux prognostiques de leur art, nous doit faire cognoistre qu’ell’a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité de ce qu’elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l’approche de la mort, de tous les autres accidents je voy peu de signes de l’advenir sur quoy nous ayons à fonder nostre divination. Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire, puisque je n’y veux apporter que l’attente et la patience ? Voulez vous sçavoir combien je gaigne à cela ? Regardez ceux qui font autrement et qui dependent de tant de diverses persuasions et conseils : combien souvent l’imagination les presse sans le corps’J'ay maintesfois prins plaisir, estant en seurté et delivre de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins comme naissans lors en moy. Je souffrois l’arrest de leurs horribles conclusions bien à mon aise, et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace et mieux instruict de la vanité de cet art. "

Et voilà, je recommande de commencer par le livre III, et de ne pas s'affoler.

Parfait pour le  nouveau challenge de Philippe