mercredi 21 novembre 2018

La somme de nos folies

La somme de nos folies
The sum of our follies
Shih-Li Kow
Zulma, 2018
Traduit par Frédéric Grellier


Un roman malais, une grande première pour moi! Qui plus est bourré de fraîcheur, de fantaisie et de mille détails sur la vie en village ou en capitale. Y compris de l'ironie à l'encontre des politiques et des touristes. Mais avec une certaine tendresse pour les divers personnages.

Car il y en a, des personnages! A Lubok Sayong, Beevi et ses histoires 'inconcevables', son poisson libéré emporté vers le lac de la quatrième épouse lors d'une des inondations; Auyong, l'un des narrateurs, directeur de l'usine de conserves de litchis; Mary Anne, l'autre narratrice, orpheline quasi adoptée par Beevi, rêvant de sa mère; Miss Boonsidik employée par Beevi dans son bed and breakfast sis dans une incroyable Grande Maison; des professeurs et élèves de l'école, etc.

Ne pas s'attendre à un suspense, à des happy end à la pelle, non, mais cela se lit d'un souffle, le sourire aux lèvres. Pas de temps morts (quelques belles et rares descriptions, des moments plus intimes pour connaître mieux un personnage) . Beaucoup aimé.

Les avis de Didi, Nicole, Yv, Antigone, Hélène, Bricabook, Kathel,

lundi 19 novembre 2018

Le libraire de Wigtown

Le libraire de Wigtown
The diary of a bookseller
Shaun Bythell
Autrement, 2018
Traduit par Séverine Weiss


Pour une fois il ne s'agit pas d'un roman feel good se déroulant dans une librairie (genre honorable ayant engendré d'excellents ouvrages ainsi que d'excellents films), mais du journal d'un libraire de Wigtown, petite ville  du Galloway, au sud ouest de l'Ecosse et d'environ 1000 habitants. Sa librairie est la plus importante librairie de livres d'occasion de tout le pays. Il en est propriétaire depuis 2001 mais ce journal court sur une année, de février 2014 à février 2015.


Chaque mois est introduit par une citation de Quand j'étais libraire, de Georges Orwell, et d'un commentaire de Shaun Bythell sur le sujet abordé. Mis à part le Festival du livre de Wigtown, chaque année en octobre, la vie de la librairie est rythmée par des tâches récurrentes. Ranger les livres, accueillir les clients, pas toujours délicats, préparer les colis pour des abonnés à un envoi 'au choix du libraire'. Se battre avec les sites de vente en ligne  (les conséquences d'Amazon sont présentes, mais la librairie met des livres en vente sur des sites). Aller trier de vieux livres chez des particuliers, faire une offre pour ce qui sort du lot. Constater que Nicky l'employée a un sens du rangement assez particulier et s’obstine à ramener une drôle de nourriture. Sorties pêche. Menues (ou pas) réparations. Revoir des clients fidèles.
Pour le lecteur : Découvrir des titres de bouquins complètement improbables. Et au final en apprendre pas mal sur le métier!

Cela peut paraître répétitif mais justement les gags qui reviennent contribuent à l'humour (british bien sûr) du livre. Jamais l'auteur n'en dit trop ou insiste, au lecteur d’avoir ses réactions face à des coups durs ou des attitudes limite.

Justement l'équipe a concocté une video (le livre en parle)
Envie d'y aller?

Une lecture commune avec A girl , en fait on a constaté sur Goodreads qu'on l'avait lu en gros en même temps...

vendredi 16 novembre 2018

Une double famille (suivi de ...)

Une double famille
Le contrat de mariage
L'interdiction
Honoré de Balzac
Folio, 1995
Préface (excellente) de Jean-Louis Bory


Parus dans les années 1830, ces trois courts romans se déroulant durant la Restauration, appartiendront aux Etudes de mœurs, Scènes de la vie privée.

Sans rien divulgâcher vu le titre, Une double famille raconte l'idylle entre Roger de Granville (mal marié à une bigote rigide) et Caroline la jolie brodeuse, qu'il installera dans un joli nid confortable, elle et leurs deux enfants.

Le contrat de mariage est celui de l'union entre Paul de Manerville, bien gentil et amoureux, et Natalie, bordelaise dépensière, fille de Madame Evangelista, la redoutable!

La marquise d'Espard, elle, veut faire 'interdire' son époux dont elle vit séparée, et cherche à manipuler l'honnête juge Popinot.

Autour des personnages principaux (que le lecteur peut parfois retrouver dans d'autres livres de Balzac) gravitent des personnages bien connus par ailleurs, Bianchon, Rastignac, etc. C'est le principe (addictif) de la comédie humaine selon Balzac.

Quid de ces trois romans? Hé bien on n'est pas du tout dans la romance! Le mariage, c'est sérieux et surtout une affaire de gros sous, même si certains sont réellement amoureux. Balzac présente le mariage sous un jour bien peu favorable (oui, les histoires ne se terminent pas bien pour les héros les plus sympathiques). J'avoue que les histoires de majorat, gros point de discussion entre les notaires du contrat de mariage, me sont un poil passées par dessus, et de manière générale, ne me rends pas vraiment compte du pouvoir d'achat des très très riches (ou des très très pauvres). Mais Balzac est incomparable dans les dialogues et les descriptions de maisons et d'intérieur, et de ses personnages.

Conclusion : un peu de Balzac de temps en temps, c'est à noter.

mercredi 14 novembre 2018

L'excuse

L'excuse
Julie Wolkenstein
P.O.L., 2008


Utiliser le canevas d'un roman existant (un classique de préférence) , voilà qui n'est pas une grande première, que ce soit pour un roman ou un film. Si, comme dans les cas de L'excuse, c'est assumé et participe au ressort et aux péripéties du roman, alors quelle réussite! (j'en profite pour signaler le délicieux Betty et ses filles , lui aussi une réussite, mais là c'est au lecteur d'avoir du flair)

Au décès de sa tante Françoise, la narratrice Lise hérite d'une maison à Martha's Vineyard et d'un bateau (la famille est vraiment très très riche) et retrouve trois cartons pleins de documents, laissés par son cousin Nick. Contenant des photos, un jeu de tarot incomplet (il manque les trois bouts) et un écrit de Nick intitulé "Déjà-vu", dont les chapitres ponctueront la narration principale.

D'après Nick, la vie de Lise calque celle d'Isabel Archer, l'héroïne de Portrait de femme de Henry James. Roman qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu pour suivre L'excuse, car Julie Wolkenstein en rappelle habilement le contenu et insère des remarques à son sujet, jusqu'à "ce que nous vivons ensemble, (...) , ce n'est pas la transgression littéraire de Portrait de femme, ce n'est pas une victoire sur cette malédiction littéraire que j'ai vue organiser ton existence, c'est au contraire l'élucidation du véritable sens du roman. Ce que James ne dit pas, peut-être même ne sait pas, ses personnages l'ont fait."

J'ai adoré ce roman très subtil, bien sûr c'est Julie Wolkenstein qui mène la danse, décidant que Lise et les autres auront cette destinée, mais dans les années 80 et suivantes, avec assez de flou, de péripéties, et un découpage dans le temps permettant un suspense et un intérêt sans faille. En plus d'un attachement à Lise, devenue âgée mais qui grâce à Dick (et le petit du tarot) vivra encore quelques aventures.

De plus cela se termine en une sorte de "chasse au trésor bizarre", Lise devant découvrir le "21" (et des révélations) et surtout "l'excuse", qui la mènera à la fin d'une recherche palpitante (pour moi lectrice aussi!). Dernière remarque : pas besoin de savoir jouer au tarot.

Des romans comme cela, j'en redemande. J'ai trouvé le livre dans la "caisse aux dons" de la bibliothèque, où les usagers peuvent déposer ce qu'il veulent, j'y fouille systématiquement, et là, pépite!

L'avis de Papillon, qui mènera à d'autres, et sur lecture/écriture

lundi 12 novembre 2018

Le coeur converti

Le coeur converti
De Bekeerlinge
Stefan Hertmans
Gallimard, 2018
Traduit par Isabelle Rosselin

"Ce livre s'inspire d'une histoire vraie. Il est le fruit à la fois de recherches approfondies et d'une empathie créative."

Monieux, מניו  ou MNYW, Vaucluse, 650 mètres d'altitude. De nos jours, Stefan Hertmans y réside et s'intéresse à l'histoire locale. Tout part d'un ancien document parlant d'une prosélyte de Monieux, et retrouvé dans la Gueniza d'une synagogue du Caire, document actuellement conservé à Cambridge. Mais contrairement à ce que j'attendais, il faudra du temps pour en savoir plus sur ce document.

A Rouen, à la fin du 11ème siècle, la jeune Vigdis, fille d'un riche Normand et d'une Flamande, tombe raide amoureuse d'un juif de Narbonne venu étudier à la yeshiva de sa ville. Tout les sépare, mais les deux jeunes gens fuient Rouen pour se réfugier à Narbonne, chez le père de David. Ils risquent gros, et le père de Vigdis envoie des cavaliers à leur poursuite.
Après quelques années heureuses du jeune couple à Montieux, le village subit un pogrom, et l'on saura comment ce fameux document sera écrit et arrivera au Caire.

Stefan Hertmans s'appuie sur des documents authentiques, et a refait le parcours de Vigdis à travers la France et plus loin, et c'est passionnant, voire émouvant par moments, quand il pense avoir vriament mis ses pas dans ceux de Vigdis. Magnifique reconstitution de cette période, la vie en campagne et au village, la navigation en Méditerranée, la vie en Egypte,  les croisades et leurs conséquences, la reconquista et ses conséquences, et bien sûr la vie de la communauté juive. Evidemment certains passages doivent tout à l'imagination de l'auteur, mais il sait ne pas insister quand il ne sait pas, tout en rendant plausible l'histoire tragique de Vigdis.

Les avis de Jostein, Anne, Dominique, Nicole (juste aujourd'hui, sans se concerter; je te rappelle que le captcha m'empêche de commenter chez toi)

vendredi 9 novembre 2018

Jacques le fataliste

Jacques le fataliste
Denis Diderot
Paru en 1796




En guise de couverture du livre, l'incipit (célèbre je pense) de ce roman que je me décide à lire maintenant, ne me souvenant plus si je l'ai déjà lu (car je confonds avec Le neveu de Rameau...)

Bref, lecture plaisir, lecture non obligatoire, comme pour les classiques apparaissant dans ce blog.

L'histoire c'est simple, Jacques est le valet, et le maître, le maître. Et ils discutent au cours de leur voyage, dont on apprendra le motif vers la fin, après que le maître a conté l'histoire de ses amours. Mais auparavant Jacques aura narré celle des siennes, avec moult arrêts, incidents dans le voyage, rencontres, et racontars d'autres histoires.

Parmi ces histoires, celle qui a causé ma lecture (enfin j'y viens), à savoir la vengeance de Madame de La Pommeraye, fraîchement adapté au cinéma.
A lire les avis sur les blogs, par exemple ici chez dasola, au sujet de l'épilogue, je me demandais s'il n'avait pas été changé, mis je pense (sans avoir vu le film) que non, car j'ai eu à la lecture les mêmes réactions que les spectatrices du film.

Et le livre de Diderot, me demandez-vous, lecteur du blog? Hé bien ça va venir, mais vous commencez à vous sentir comme celui du livre, baladé de digressions en digressions, d'histoires en histoires, le tout émaillé de disputes entre les deux personnages principaux et de considérations sur le destin et ce qui advient d'ordinaire dans un vrai bon roman classique.

"Je me rappelai l'Harpagon de Molière.(...) Et je conçus qu'il ne s'agissait pas seulement d'être vrai, mais qu'il fallait encore être plaisant; et que c'était la raison pour laquelle on dirait à jamais : Qu'allait-il faire dans cette galère? et que le mot de mon paysan : Que faisait-elle à sa porte? ne passerait pas en proverbe."
Référence à Molière, à Goldoni plus loin.
Critique de l'histoire de Madame de la Pommeraye : "Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de la Pommeraye, il fallait ..." etc.

Jacques et son maître sont liés, à se demander qui mène l'autre :
"Il est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître." Pas faux, n'est-ce pas?

"Toutes nos querelles ne sont venues jusqu'à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien dit, vous, que vous vous appelleriez mon maître, et que c'est moi qui serait le vôtre."

Bref, un livre plaisant à lire, parfois difficile pour les nerfs quand Diderot sursoit à une suite, et plutôt leste par moments (je m'interroge : c'est au programme du lycée?). Les religieux de l'époque ne prennent aussi pour leur grade, décrits comme  faux jetons et libertins.

"Ici, Jacques fit halte à son récit, et donna une nouvelle atteinte à sa gourde. Les atteintes étaient d'autant plus fréquentes que les distances étaient courtes, ou comme disent les géomètres, en raison inverse des distances. Il était si précis dans ses mesures, que, pleine en partant, elle était toujours exactement vide en arrivant. Messieurs des ponts et chaussées en auraient fait un excellent odomètre, et chaque atteinte avait sa raison suffisante."

Deux avis chez lecture/écriture

mercredi 7 novembre 2018

Invasion

Invasion
Luke Rhinehart
Aux forges de Vulcain, 2018
Traduit par Francis Guévremont



Billy Morton est un septuagénaire ancien du Vietnam et des mouvements contestataires des années 70, autant dire qu'il en a vu d'autres et n'aime pas qu'on lui marche sur les pieds, surtout face à un membre de l'autorité (mais il sait filer doux devant son épouse Carlita et ses talents d'avocate). Lorsqu'il découvre sur son bateau une boule poilue grosse comme un ballon de basket, qui se révèle être un être venu d'un univers parallèle, pas question d'en parler à qui que ce soit au départ. Nommé Louie par Billy, l'être se révèle être extrêmement intelligent et adorer s'amuser. Son jeu favori au départ consiste à craquer les sites de la sécurité nationale et des banques, se livrant à des transferts peu appréciés des propriétaires légaux.
En fait Louie n'est pas seul, et Billy fait connaissance de quelques uns de ses potes.
La vie de Billy va basculer, car les petits jeux de Louie et ses compatriotes ne peuvent passer inaperçus. Soutenus par quelques humains, ils n'ont quasiment pas de barrières. Les voilà rapidement sur la liste des terroristes.

Loin de n'être qu'une réjouissante histoire d'alien plutôt originale, ce roman est prétexte à Luke Rhinehart à dézinguer dans tous les coins. Pas grand chose ne lui échappe, le capitalisme en général, dans sa version US en particulier. Sa causticité frappe les paradis fiscaux (épisode aux Caïmans), la guerre en Irak et la politique étrangère, le racisme ambiant, les services secrets, la CIA, les êtres humains, et surtout surtout : le parti Républicain.

Ironie efficace et bienvenue, donc (sauf si on vote républicain), pour un roman qui se lit quasiment d'une traite, à la fin abrupte augurant peut-être d'une suite (?), un poil répétitif vers la fin peut-être (j'aurais préféré que ce soit Billy qui s'exprime plus souvent). Du barré plein de mauvais esprit, poussant à la réflexion. Louie et ses amis ont vraiment compris comment ça fonctionne ici...

Un passage qui m'a rappelé quelque chose:
La vase majorité des élus disent à leurs électeurs que les baisses des impôts des entreprises, des très riches, ou des actionnaires leur seront bénéfiques, que ces immenses fortunes ruisselleront miraculeusement jusqu'à eux et créeront de l'emploi, que cela profitera aux classes moyennes et pauvres. Bizarrement, ces élus ne proposent jamais de théories d'un ruissellement vers le haut - que l'Etat réduise les impôts des moins riches et leur accorde des allocations, afin que ceux-ci dépensent l'argent ainsi obtenu, ce qui créerait une demande, et donc de nouveaux emplois et par conséquent des profits pour les entreprises et donc plus d'argent pour les riches. Le ruissellement vers le haut, on dirait que ça n'intéresse jamais ces élites qui nous gouvernent.
Les Américains se font sans cesse répéter qu'il est nécessaire de dépenser des centaines de milliards pour des missiles, des avions de chasse encore un tout petit peu plus rapides, toujours plus de sous-marins nucléaires, toujours plus de bombes, de bases militaires, toujours plus de troupes à l'étranger, qu'il est nécessaire de bombarder toujours plus d'Arabes un peu partout dans le monde. En revanche, il n'y a pas d'argent pour un système de santé national qui permettrait de soigner tout le monde; pas d'argent pour un système éducatif  qui soit entièrement gratuit pour tous, au lieu d'un système où les étudiants, après avoir obtenu leur diplôme, sont écrasés par les dettes. "

Des avis sur babelio, Le bouquineur,

lundi 5 novembre 2018

Les bracassées

Les bracassées
Marie-Sabine Roger
La brune au Rouergue, 2018


Quand j'ai aperçu ce roman dans la liste des nouveautés de la bibli, j'ai noté, ne voulant pas me priver d'une occasion de se faire du bien, l'auteur étant coutumière de ce genre d'histoires sympathiques où tout finit bien (de plus lors de la lecture je sortais de nouvelles de Balzac, j'avais donc besoin de moins de causticité et de noirceur)

Harmonie est une jeune femme affligée de 'crises', lançant ses bras dans tous les sens, tapant, hululant, poussant des sortes d'aboiements... et jurant! Pas facile dans la vie de tous les jours. Son amoureux Freddie la couverait bien trop. Ses amis? Elvire, pas gâtée non plus, Tonton, sculptrice vendeuse de poisson, et Monsieur Poussin, le plus que centenaire photographe doué.

Fleur, elle, est une septuagénaire un peu beaucoup naïve, obèse, comme son chien Mylord qu’elle adule, angoissée, phobique sociale, bourrée de médicaments tels Noctisom, Zenocalm, Sérénix, Placidon aux noms évocateurs, et consultant régulièrement son bien-aimé Docteur Borodine.

Comment ces deux héroïnes là vont-elles se rencontrer? Comment va se former ce groupe des Bracassé(e)s? C'est ce qu'il faut découvrir dans ce livre tendre et non dénué d'humour, où Marie-Sabine Roger a encore une fois tapé dans le mille.

Bracassé(e)?
"Ce mot tourne et tourne dans ma tête il commence à changer mon regard je cherche mes congénères non mes compatriotes ceux qui vivent aussi en terre étrangère Jamais vraiment mêlés à la vie qui les cerne. Gouttes d'huile dans le verre d'eau. Petits cailloux gênants dans le plat de lentilles. Petits cailloux salvateurs qui m'ont parfois aidée à trouver mon chemin."

J'ai aussi beaucoup aimé les variations sur ce qu'évoque aux personnages le terme Bracassés, selon l'orthographe...
"Tonton a décidé que c'était un outil, et que ça s'écrivait e-t. Elle nous a donné comme exemple la phrase. 'File-moi le bracasset qui est sous la clé de seize.' Monsieur Poussin a pensé à une danse ancienne.."
"J'ai inventé des Bracassés pur beurre, une spécialité gourmande agrémentée de fruits confits, et le verbe transitif Se bracasser (je me bracasse, elle se bracasse, nous nous sommes bracassés, que tu te bracassasses) qui signifie 'se tracasser pour des critiques blessantes qui n'en valent pas la peine '. "

Les avis de cunéipage,

vendredi 2 novembre 2018

Adieu Montaigne

Adieu Montaigne
Jean-Michel Delacomptée
fayard, 2015


D'accord, après Les Essais -la totale- et aussi A la recherche du temps perdu -la totale- il paraissait évident que je n'allais pas récidiver sur le blog, gardant d’éventuelles relectures pour la sphère privée. Mais jamais je n'avais promis de ne plus lire sur le sujet. De plus j'aime beaucoup Jean-Michel Delacomptée, et il m'a encore enchantée avec ce (court- moins de 200 pages) voyage avec Montaigne.

C'est à vingt ans que l'auteur a lu Les Essais pour la première fois. Il était amoureux, et sa belle l'avait quitté pour un autre. "En quête de remèdes, j'ai lu Les Essais: ils m'ont aidé. S'ils ne m'ont pas guéri, leur lecture m'a soulagé."

De quoi parle ce livre, passionnant, intelligent, bien écrit, agréable à lire? Hé bien, de Montaigne, sa vie, sa famille, son amitié avec La Boétie, ses opinions, sa vision des choses. Une belle présentation aux Essais, pas rasoir du tout.

En conclusion, l'auteur se désole que Montaigne soit quasiment ignoré au cours des études au lycée, craint qu'il ne soit plus lu, alors qu'il demeure moderne et finalement abordable.

Justement! "La langue pose des barrières faciles à surmonter: il suffit d’une édition en français de l'époque mais à l'orthographe et à la ponctuation rafraîchies, celle que pour ma part j’utilise, avec la traduction des expressions et des termes à présent hors d'usage."(Claude Pinganaud, Arléa, 1996) C'est "préférable aux conversions en français d'aujourd’hui où se perd la saveur du style." Comme "marchepied" ou "mise en bouche", elle peut être utile, mais "un Montaigne édulcoré, comme Pagnol sans l'accent, Wagner sans les cuivres, Paris sans Notre-Dame."

Après, vous faites ce que vous voulez. Mais quitte à patauger un peu, autant avoir la saveur originale. Vive le fromage au lait cru!

Une lecture qui entre finalement dans le nouveau Lire sous la contrainte (qui n'est pas franchement une contrainte pour moi)(je lis ce que je veux) de Philippe.

mercredi 31 octobre 2018

Le sillon

Le sillon
Valérie Manteau
Le Tripode, 2018



"Que signifie le nom du journal, Agos. Jean fait le geste de semer des graines par poignées. Agos, c'est Le sillon. C'était un mot partagé par les Turcs et les Arméniens; en tout cas par les paysans, à l'époque où ils cohabitaient. Le sillon, comme dans la Marseillaise? Qu'un sang impur abreuve nos sillons, quelle ironie, pour quelqu'un assassiné par un nationaliste."
"Un homme qui baptise son journal Le sillon devait probablement avoir en tête la parabole du semeur."

Avec ce roman (?) Valérie Manteau (dont je découvre qu’elle a travaillé à Charlie Hebdo jusqu'en 2013) nous entraîne sur les traces de Krant Dink, journaliste et écrivain turc, fondateur du journal Agos, assassiné à Istanbul en 2007. Ne pas s'attendre à une biographie linéaire, car tout se mélange subtilement, au moyen d'une écriture qui n'a pas le temps de trier dans les dialogues, où apparaissent des inconnus et des connus, au lecteur de se débrouiller (références en fin de livre si on veut). Au fil des pages se dessine l'histoire de Hrant, donc, mais aussi celle de la Turquie d'hier (surtout la question arménienne, avec le g-word) et celle d'aujourd'hui, avec le putsch manqué, la répression, les procès (Asli Erdogan en particulier). Et puis la vie nocturne, la montée d'un l'islam intolérant, dans Istanbul où les quartiers ont changé, suite à l'arrivée de Syriens, où l'on passe d'Asie en Europe et réciproquement, Istanbul et ses chats toujours à l'arrière plan mais bien présents. Magnifique évocation de cette cité de plus en plus tentaculaire, dans un pays à l'ambiance de plus en plus difficile, mais qui ne mérite pas l'oubli.

C'est un billet  (merci sylire) qui m'a incitée à lire ce court récit vers lequel je l'avoue je ne serais pas allée. Finalement j'ai beaucoup aimé la forme, et le fond. Je recommande!

lundi 29 octobre 2018

Rendez-vous avec le crime

Rendez-vous avec le crime
Une enquête de Samson et Delilah, les détectives du Yorkshire
Date with death
Julia Chapman
Robert Laffont, 2018
Traduit par Dominique Haas


Tout d'abord j'ai mal résisté à un couple de héros prénommés Samson et Delilah, et aux billets sur les blogs. Même si je craignais quand même que ça fasse pschitt comme la série Agatha Raisin à laquelle on pense forcément, dont le côté sûre d'elle 'je ne veux pas écouter les conseils' de l'héroïne et certaines péripéties répétitives m'ont fait lâcher la série.

Mais là, non, on est dans une intrigue classique, les héros sont humains et sympathiques, l'humour n'est pas forcé, et surtout on trouve une belle brochette de personnages secondaires. A la fin, on n'aura pas la réponse à toutes les questions sur le passé de Samson, on se demandera comment cela évoluera (même si on espère que...) et voilà une série bien lancée sur les rails.

Ha oui, de quoi ça parle? Dans un petit village du Yorkshire dont les paysages fabuleux sont bien évoqués, rien de bien secret ne peut tenir longtemps, avec les papotages aux pubs, maison de retraite et petites boutiques. Alors quand Samson O'Brien revient après 14 ans d'absence, les souvenirs refont surface, on lui bat froid. Le voilà qui ouvre une agence de détective privé, avec comme propriétaire (à l'insu de son plein gré au départ) Delilah Metcalfe, dont l'entreprise de site de rencontres a du mal à garder la tête hors de l'eau.
Quelques décès plus ou moins suspects (pas aux yeux de la police en tout cas) semblent avoir un lien avec les rencontres organisées par Delilah. S'ensuit une enquête classique, en fait, mais sans temps morts.
Juste une remarque : à la fin, pourquoi Delilah part-elle aux trousses de la personne coupable, dans un cul-de-sac de toute façon, au lieu d'aider Samson, en position dangereuse?

Les avis de cryssilda, babelio,
Merci à Masse critique

vendredi 26 octobre 2018

Tour de France des villes incomprises

Tour de France des villes incomprises
Vincent Noyoux
Editions du trésor, 2016


Ami lecteur (et amie lectrice) ce tour de France a conduit (de son plein gré) Vincent Noyoux à la découverte, en deux trois jours chaque fois, de 12 villes françaises dont on peut dire sans être taxé de méchanceté que leur évocation à froid ne crée pas d'étincelles dans les yeux. Dans l'ordre : Mulhouse, Vesoul, Guéret, Cergy, Cholet, Vierzon (forcément, après Vesoul), Saint-Nazaire (la mer, oui, mais pas vraiment des plages connues), Verdun, Vallée de la Fensch, Chatelguyon (hors saison sinon ce n'est pas drôle) Draguignan (le midi, pourtant) et Maubeuge. Ah ça casse bien le rêve, non? Méfions nous cependant des a priori.

"Ce livre s'intéresse aux vilains petits canards du tourisme hexagonal, aux derniers de la classe, au ventre mou du pays. On n'y trouve pas de bars branchés ni d'abbayes classées. On n'y respire pas le vent du large à pleins poumons. On n'y croise aucune célébrité.
Qu'y trouve-t-on alors? Tel est justement le but de cet ouvrage : partir à la découverte de territoires méconnus, dont on ne sait rien ou presque. Si ce n'est pas de l'aventure, ça!"

Avec humour, tendresse, ténacité, Vincent Noyoux explore, rencontre les bons amoureux de leur ville, et est souvent "déçu en bien, comme on dit en Suisse." C'est son avis sur Vierzon en tout cas, seule ville du lot que je connaisse un peu, et qui mérite beaucoup mieux que sa réputation!

Alors oui,ça vaut la peine de sortir des sentiers battus, d'ouvrir les yeux, de changer de regard. "Il faut s'y rendre avec une âme de brocanteur, prêt à faire le tri, à voir beaucoup de médiocrité avant de dénicher la perle qui compensera tout le reste. Il faut être prêt à se salir les yeux, à perdre son temps, à s'énerver, à déprimer un peu,  à se questionner beaucoup." Si on habite une ville grise, en déshérence, morne, ou paraissant telle, c'est le moment de dégoter la perle et la partager?

Un joli coup de coeur pour moi.

mercredi 24 octobre 2018

Trois fois la fin du monde

Trois fois la fin du monde
Sophie Divry
Notabilia, 2018


Sur ce blog, après La condition pavillonnaire   La cote 400  Rouvrir le roman   Quand le diable sortit de la salle de bains  je ne pouvais passer à côté du dernier opus de Sophie Divry. Le moins que l'on puisse dire est qu’elle se renouvelle!

Juste pour aider son frère auquel il est attaché, le jeune Joseph Kamal participe à un braquage à l'issue duquel Tonio est abattu et Joseph jeté en prison. Âmes sensibles s'abstenir, cet univers de violence est décrit sans complaisance, univers qui va transformer complètement Joseph et sa vision de la vie. Ainsi que sa façon de s'exprimer, ce qui expliquerait la différence de style dans la suite , après que Joseph se soit évadé, profitant d'une catastrophe nucléaire.
Dans la plus longue partie de ce roman en trois parties d'inégales longueurs (trois fins du monde?) Joseph est réfugié, solitaire, dans la 'zone interdite', vivant dans les villages abandonnés, finalement se débrouillant petit à petit, et découvrant les bienfaits de la nature. Ses compagnons : un mouton et une chatte.

Passer du carcéral à la solitude quasi totale (un mouton, une chatte, ce n'est pas rien!) va changer Joseph. Alors, nature writing en partie trois? Un poil, oui, et réflexion sur la place de l'homme qui ne peut s'empêcher de reprendre la main sur les animaux (mouton enclôturé, lapins en cage)(pourtant joli passage page 104 où justement il coupait les grillages pour circuler librement). Mais la végétation a tendance à reprendre sa place!

Il y a un côté Le mur invisible, forcément.

Les avis de kathel, antigone, ève, babelio, lecture/écriture (Antigone), chinouk, jérôme,

lundi 22 octobre 2018

L'invitation

L'invitation
The party
Elisabeth Day
Belfond, 2018
Traduit par Maxime Berrée


Mais que s'est-il passé lors de cette soirée donnée pour l'anniversaire de Ben Fitzmaurice? Parmi les centaines d'invités (dont le premier ministre) dans sa superbe demeure à la décoration clinquante (la façade, classée, a échappé au relooking), se trouvaient Martin Gilmour, ami de longue date de Ben auquel il est plus que dévoué, et sa femme Lucy. Martin, issu d'une famille modeste, orphelin de père, élevé par une mère froide et écrasante, s'est retrouvé dès le lycée plein d'une fascination assez malsaine pour Ben, pourri de charme, venant d'un milieu aristocratique, riche, puissant, ayant les bons codes et relations. Quelques semaines après cette invitation, le voilà sommé de répondre aux questions de deux agents dans un commissariat.

Retour sur le passé, vu par différents protagonistes, pour une histoire où les détails sont distillés avec art, et le malaise plutôt présent. On en ressort bousculé, épaté par le talent d'Elisabeth Day. J'ai juste trouvé que Lucy,  réputée fade, bébête, dévouée à Martin, gentillette, quoi, avait des remarques caustiques (et marrantes) qui détonnent parfois avec ce qu'on attendait d'elle justement (mais c'est du bonheur, ses remarques). On peut aussi regretter (mais il n'y a pas de solution!) que l'anglais The party ait tellement de sens impossibles à rendre en français en un seul mot.

Les avis de Motspourmots,

jeudi 18 octobre 2018

Jamais avant le coucher du soleil

Jamais avant le coucher du soleil
Ennen päivänlaskua ei voi
Johanna Sinisalo
Actes sud, 2003
Traduit par Anne Colin du Terrail


Surnommé Ange, le personnage principal est trentenaire, blond et beau gosse. Il gagne sa vie comme photographe de pub, plutôt doué. Un soir il sauve d'une bande d'ados un petit être abandonné qui se révèle être un enfant ou bébé troll. Oui. Grande question pour lui : 'mais ça mange quoi un troll?' (réponse dans le roman, mais je préviens, scènes très dures ^_^). Il a en effet ramené la bestiole dans son appartement. Une étrange cohabitation commence, qu'il essaie de cacher à tous, mais ça se révèle impossible. Son ex, vétérinaire, alerté par ses questions, se doute de la vérité. D'autres se risquent à s'approcher d'un animal de plus en plus possessif et incontrôlable. Les relations Ange/troll évoluent vers du difficilement imaginable (et du parfois polémique ai-je appris).

Improbable, non? Là je suis bien sortie de ma zone de sécurité et de confort, ça bouscule pas mal. Mais l'auteur est habile, les chapitres sont courts et donnent la parole à divers personnages (je me demande juste pourquoi la voisine devait être une femme achetée dans un pays exotique et cloîtrée chez elle par un type violent), et surtout ils sont entrecoupés par des récits, des contes, des légendes voire des articles scientifiques autour des trolls. Cela aurait pu paraître inutile mais justement ils permettent de donner au lecteur une idée de ce qui pourrait arriver, et même une explication à des faits, disons, un poil durs à accepter.

J'ignore que penser de ce drôle de roman (haletant, je ne l'ai pas lâché). Original. Des détails franchement dérangeants. Mais sachez que je me suis jetée juste après sur un autre roman de l'auteur!

Avis très divers sur goodreads, des avis sur babelio, charybde, daphné, mark et marcel, et Mes imaginaires (en 2004!) j'aurais dû penser à fouiller par là!

vendredi 12 octobre 2018

Chronique d'hiver et autres...

Chronique d'hiver
Winter Journal
Paul Auster
Actes sud, 2013
Traduit par Pierre Furlan


Après mon retour vers Paul (le seul, l'unique) avec 4321, j'étais cuite, et ma foi je confirme, il pourrait me raconter l'annuaire, ça marcherait! Cette fois il ne s'agit pas d'un roman.A soixante-quatre ans (when I am sixty four résonne dans ma tête?), Paul Auster se dévoile (un peu plus). Deuils familiaux, réactions physiques de son corps, ses blessures quand gamin, l'incontournable et lumineuse Siri, l'amour de sa vie, mais aussi ses amourettes, son premier mariage, un accident de voiture, et cette évocation des tous les logements connus dans sa vie (et j'avoue avoir fait de même, j'arrive aussi à un joli chiffre).

J'ai fort goûté de retrouver des détails autobiographiques retrouvés dans 4321, ce garçon de 14 ans foudroyé, ces années à Paris y compris dans les quartiers plus chauds, le base ball, la non crise d'appendicite, les études à Columbia lors des émeutes, sa mère amoureuse d'un aviateur décédé durant le guerre, sa mère travaillant chez un photographe, et c'est intéressant d'apprendre comment il l'a utilisé.
Il fait allusion à d'autres textes du même tonneau, et donc voilà, maintenant je me dois de les lire ...
250 pages qui ont filé à toute vitesse, qui parfois serrent la gorge (sa mère et sa grand-mère)

Constat d'accident
et autres textes
Accident Report
Paul Auster
Actes sud, 2003
Traduit par Christine Le Boeuf

100 pages, des courts textes déjà parus, ou des préfaces, ou prononcés à des conférences, bref, l'on pourrait craindre les 'fonds de tiroir', mais absolument pas, c'est encore une fois passionnant!

Des histoires avec pas mal de coïncidences incroyables mais que tout un chacun connaît (j'espère!); une préface aux Carnets de Joseph Joubert, inconnu de mes services mais Auster est si enthousiaste que hop dans la LAL; instructions pour embellir la vie à New York, et à mon avis, la vie tout court: sourire, parler aux inconnus (du temps si rien d'autre!), donner aux sans abris -cigarettes, sandwiches, coupons MC Do- et adopter un lieu, s'y rendre, l'observer, le nettoyer, etc.; un appel au gouverneur de Pennsylvanie, respectueux mais énergique et argumenté, à accorder la vie à Mumia Abu-Jamal ; football vs guerre ; les sans abri, le 11 septembre et New York.

Art Spiegelman, la une du New Yorker du 24 setembre 2001

Excursions dans la zone intérieure
Report from the Interior
Paul Auster
Actes sud, 2014
Traduit par Pierre Furlan

"3 janvier 2012 : il y a un an, jour pour jour, que tu as commencé à rédiger ton dernier livre, ta chronique d'hiver maintenant terminée. C'était une chose, d'écrire sur ton corps, de cataloguer les multiples coups et plaisirs éprouvés par ton être physique, mais l'exploration de ton esprit à partir de tes souvenirs d'enfant sera sans doute une tâche plus ardue - voire impossible. Pourtant tu te sens obligé de tenter la chose. Non pas parce que tu te considères comme un objet d'étude rare ou exceptionnel, mais précisément parce que ce n'est pas le cas, parce que tu estimes être comme n'importe qui, comme tout le monde." [deuxième page]

Il faudrait donc considérer ces excursions comme le second volet de chronique d'hiver, mais on fait comme on veut, sachant que Paul Auster reviendra en première partie sur ses souvenirs d'enfance. Ensuite il racontera sa découverte de deux films, L'homme qui rétrécit et Je suis un évadé, puis, après avoir expliqué pourquoi il n'a plus guère de traces de ses premières années, il en retrouve car sa première femme (qui elle a gardé ses lettres) propose de les lui donner à lire, et il cite de larges passages (en gros jusqu'à ses 20 ans). l'on découvre un Paul Auster plein de fougue et touche à tout, en recherche, disons. Pour les fans, car c'est parfois moins intéressant (c'est le risque avec les correspondances).

Cela m'a amusée d'apprendre qu'il boit chaque matin son thé dans "une tasse en porcelaine décorée de deux illustrations tirées des livres de Beatrix Potter" (un cadeau à sa fille, à l'origine), "à cause de ses dimensions parfaites. Plus petite qu'une chope, plus grande qu'une tasse à thé traditionnelle, elle est pourvue d'un rebord agréablement incurvé qui te procure une sensation de confort quand il touche tes lèvres et permet au thé de descendre ta gorge sans déborder. Donc une tasse pratique, une tasse essentielle, mais en même temps tu ne dirais pas la vérité si tu te prétendais indifférent aux images qui la décorent. Tu aimes bien commencer ta journée avec Pierre Lapin, ton vieux copain de ta toute première enfance, d’une époque si lointaine qu'aucun souvenir conscient ne s'y rapporte, et tu vis en redoutant le matin où la tasse te glissera des doigts et se brisera.".

L'Heure de l'ange

L'Heure de l'ange
Die uur van die engel
Karel Schoeman
Phébus, 2018
Traduit par Pierre-Marie Finkelstein


Quand ce livre est apparu dans la liste de Masse critique, je n'ai pas hésité, il me le fallait! Oui, encore un auteur chouchou, encore un manque certain d'objectivité. Encore le récit de vies où il ne se passe pas grand chose, encore des coins paumés du veld. Mais le charme opère encore toujours.

En 1838 un gardien de moutons, Daniel Steenkamp, a la vision d'un ange. Cet homme peu lettré est capable d'enflammer les assemblées par des discours, et de composer des poèmes. Ceux-ci, recopiés, seront recueillis par le jeune pasteur Heyns, puis édités par l'instituteur Jood de Lange au fil du siècle qui suivra.

Après une brève évocation de ces faits, le lecteur découvre, à l'époque actuelle, un producteur de télévision originaire de la petite ville où vivaient les personnages précédents, se souvenant d'une visite de classe chez Jood alors très vieux, et menant une sorte d'enquête au sujet de Danie-poète, aidé par la responsable du musée. Tout est d'un remarquable flou, est-ce imagination, rêve, souvenirs réels? Peu importe, les voix se mêlent.

Ensuite, dans une chronologie à l'envers, s'expriment Jood l'instituteur, drôle de type un peu amer, un poète lui aussi, un peu raté. L'on devra deviner la raison de son arrêt de l'enseignement, de sa quasi réclusion chez lui. J'ai rarement lu plus beau, pathétique et poignant que ces dernières pages à l'approche de sa mort.

Le pasteur Heyns aura ceci de commun avec Jood qu'il arrivera tout jeune célibataire dans la ville, et sera incapable d'échapper au mariage avec une fille du coin. Lui aussi aura le projet d'écrire une histoire de la communauté, mais il faut croire que la ville retient toute velléité de projet et de fuite.

Puis brièvement Daniel Steemkamp raconte sa vie.
Ensuite, au tour des deux épouses de ces hommes de s’exprimer (enfin! car ce n'étaient que des ombres jusque là) , éclairant donc l'histoire, et elles auront pu quitter la ville (une fois veuves).

Je raconte tout cela, non pour divulgâcher, de toute façon l'intérêt de la lecture n'est pas que là, mais déjà pour montrer la belle construction du roman. Il m'est difficile -sauf pour ceux ayant déjà lu l'auteur- de donner idée d'une ambiance où reviennent des sensations, des événements. Par ailleurs je garantis qu'on ressent absolument les choses comme les personnages, sous ce ciel tellement lumineux qu'il en est blanc, dans un coin où la terre sèche réclame et attend la pluie, un coin chaud et poussiéreux.
Sans parler d'une langue magnifique (merci sans doute au traducteur!!!) idéale pour rendre ces frémissements et évoquer à la fois une part de l'histoire sud africaine et la vie dans ces petites villes et le veld aux alentours il y a un siècle ou plus.


Hélas une erreur de clic m'a fait proposer ce billet le même jour que celui sur Auster, très bien aussi ces lectures, mais je crains que ce pauvre Schoeman n'en souffre et j'ai déjà mal pour lui!

tous les livres sur Babelio.com

mercredi 10 octobre 2018

Ici, les femmes ne rêvent pas

Ici, les femmes ne rêvent pas
Frauen dürfen hier nicht träumen
Rana Ahmad
Globe, 2018
Traduit (de l'allemand) par Olivier Mannoni


Mon côté psychorigide est mis à rude épreuve, car où caser ce livre? Récit, oui, là n'est pas le problème, mais de quel pays? En effet Rana Ahmad est née et a vécu jusqu'à ses trente ans en Arabie Saoudite, mis à part des vacances annuelles en Syrie, pays de ses familles paternelle et maternelle, et quelques mois d'un mariage raté. En 2015 elle réussit à s'évader - quel mot convient mieux?- d'Arabie Saoudite et atteindre l'Allemagne via la Turquie, suivant là le parcours de bien des migrants. Actuellement elle fignole sa maîtrise de la langue allemande et se prépare à des études de physique à l'université.

Cet apparent happy end ne doit pas cacher la réalité : elle a dû couper les ponts avec sa famille, sa mère l'a reniée, elle craint que son frère ne la retrouve; seul son père lui a gardé le même amour et la même compréhension.

Avant de pouvoir enfin sentir le vent librement dans ses cheveux, quelles années étouffantes sous les différents voiles (noirs) à porter. Chacun a sûrement une idée de la condition féminine à Riyad, mais là on a un témoignage de l'intérieur. Rana par ailleurs est devenue athée, ce qui est inacceptable dans son pays. Les hommes sont tout puissants, les frères chéris de leurs parents, les filles passent d'une autorité paternelle à celle d'un mari. Frères et maris peuvent vous battre, pères et beau-père (etc.) se comporter de façon déplacée (jusqu'au viol) même sur des fillettes. Rana cite aussi le cas de certaines amies.

Un témoignage vraiment intéressant, à découvrir.

Les avis de Gambadou,

Merci à Anne et Arnaud ( Anne R.) et à l'éditeur.

lundi 8 octobre 2018

Gilead / Quand j'étais enfant je lisais des livres

Lire les trilogies dans le désordre, ça, maintenant, c'est fait. Mais avec Chez nous (2) et   Lila (3), aucune importance. D'autant plus que Gilead (1) se déroule après Lila. De toute façon Marilynne Robinson a l'art d'entremêler passé, présent et futur probable.


Gilead
Marilynne Robinson
Prix Pulitzer 2005
Actes sud, 2007
Traduit par Simon Baril


Marylinne Robinson n'écrit pas de page turner, pas de crimes, pas de violence, et tout se déroule à Gilead, petite ville de l'Iowa, dans les années 50 pour le présent. Le révérend John Ames sent que sa santé et son énergie déclinent, et il écrit une longue lettre à son fils âgé de sept ans, qu'il lira  après sa mort, lorsqu'il le désirera. Il lui parle de son histoire d'amour avec son épouse, mère du petit, de ses propres parents et grands parents. Un père et un grand père révérends eux-aussi, ainsi que Broughton son ami d'enfance, toujours à Gilead, dont le fils Jack lui a causé bien des soucis.

On l'aura compris, vu le nombre de révérends là-dedans (j'ignore d'ailleurs de quelle dénomination, on baptise les nouveaux-nés, ça j'en suis sûre), le spirituel occupe une grande place. Mais John Ames médite plus qu'il ne prêche le lecteur, remise en cause et introspection sont toujours présents. Le personnage le plus intéressant est Jack, et sa relation avec John, celle d'un fils et d'un père finalement. Les maîtres mots sont grâce et pardon, ce qui ne peut faire de mal dans une lecture.

Hé oui, ça peut rebuter les lecteurs, un léger trop plein de religieux, mais c'est écrit avec tellement de finesse et de délicatesse, tellement intelligent et bien exprimé, que je place cet auteur très-haut.

"Si tu fais face à l'insulte ou à l'hostilité, ta première envie sera de répliquer sur le même terrain. Mais si tu te dis quelque chose comme: Me voici en présence d'un émissaire envoyé par le Seigneur, et il y a pour moi un profit à retirer, en premier lieu l'occasion de faire preuve de ma foi, la chance de montrer que je participe, ne serait-ce qu'à un faible degré, à la grâce qui m'a sauvé, alors tu es libre d'agir différemment de ce que les circonstances semblent dicter. "

"Il est rare, assurément, de subir une offense qui ne soit pas l'écho d'offenses que l'on a soi-même commises. Cela dit, je ne sais dans quelle mesure en avoir conscience peut nous aider quand il s'agit de faire face à la difficulté concrète de contrôler sa colère. Je n'ai pas non plus trouvé le moyen d'appliquer le raisonnement en question aux circonstances actuelles, bien que je n'aie pas abandonné tout effort pour y parvenir."

"Il y a comme un miroitement dans les cheveux d'un enfant, au soleil. On y distingue certaines de couleurs de l'arc-en-ciel, de petits rayons de lumière douce qui ont les mêmes teintes que celles qu'on voit parfois dans la rosée. On les trouve dans les pétales de fleurs, et sur la peau des enfants."

Quelques avis : sur babelio,

Marilynne Robinson enseigne à l'université de l'Iowa et écrit des essais, donc certains regroupés dans

Quand j'étais enfant, je lisais des livres
Marilynne Robinson
Actes sud, 2016
Traduit par Simon Baril

Des essais fort lisibles mais j'avoue avoir un peu calé quand cela parlait trop de "ces chers vieux Etats-Unis", la constitution, l'université et l'histoire en particulier. L'auteur s'intéresse (entre autres) à Calvin et certaines pages sur l'Ancien testament sont franchement fort intéressantes.  La loi hébraïque réputée cruelle et punitive s'avère l'être moins que celle de temps plus modernes en Europe en ce qui concerne la position face au vol et à la misère...

Marylinne Robinson parle aussi d'auteurs avec lesquels elle est en désaccord, sur les terrains de la religion et de la science. Tout en restant lucide et mesurée.
"Si elle peut nous apporter des connaissances, la science ne peut nous conférer la sagesse. Non plus que la religion, tant que celle-ci ne met pas de côté la bêtise et la distraction pour redevenir elle-même."

A la fin d'un passage sur les livres:
"Tous les auteurs que je connais, lorsqu'on leur demande comment on devient écrivain, répondent par un seul mot : Lisez."

vendredi 5 octobre 2018

Miss Jane

Miss Jane
Brad Watson
Grasset, 2018
Traduit par Marc Amfreville

Fille de fermiers du Mississipi, Jane  naît en 1915, après deux grands frères quasiment adultes et une soeur, Grace, qui très tôt voudra son indépendance. Jane, elle, se plait beaucoup dans cette vie rurale, au milieu de la nature et des animaux. Hélas, elle souffre d’une malformation urogénitale qui la rend incontinente et empêche une vie sociale épanouie, en particulier l'école, qu’elle ne fréquentera qu'un trimestre. Son père a un problème d'alcool, sa mère aussi n'est pas très causante, mais la petite grandit, sachant se contenter de son sort, intéressée par tout, et ayant de grandes conversations avec le médecin qui l'a mise au monde et intéresse à son sort des collègues urologues, mais à cette époque il n'est pas (encore) possible de l'opérer.

Voilà, ce sera la vie de Jane, qui connaîtra le sentiment amoureux. Non, je ne raconte pas tout, car ce roman plein de délicatesse fait la part belle aux sensations de Jane, et offre une vue de la vie de la campagne dans la première moitié du 20ème siècle, ainsi que celle de très petites villes.

Un beau roman, sans paillettes, tout plein de grâce, sur un sujet difficile mais bien abordé.

Un étonnement : quand Jane naît, sa mère a 39 ans, et cela semble avoir posé problème?

Les avis de Maryline, mimi,

L'auteur était aussi présent au festival America 2018, mais je ne l'ai même pas aperçu!

mercredi 3 octobre 2018

A malin, malin et demi

A malin, malin et demi
Everybody's Fool
Richard Russo
Quai Voltaire, 2017
Traduit par Jean Esch


Mais quel bonheur ce roman! Richard Russo (qui va avoir son couvert ici sur ce blog, autant le savoir) a repris la petite ville de Bath de Un homme presque parfait (Nobody's Fool, il y a donc une suite dans les idées pour les titres d'origine) mais dix ans après.

La roue a tourné pour Sully, le pilier de bar vivotant de petits boulots, car sa situation financière s'est plus qu'améliorée, alors que celle de Carl, son employeur (au noir) s'est vraiment dégradée. D'où l'obligation de Carl d'emprunter de l'argent à Sully pour pouvoir lui payer son salaire (oui, faut suivre). Mais sa santé est atteinte, le cardiologue lui donnant 'deux années, pas plus'.

Le policier Raymer, avec lequel Sully avait eu des rencontres musclées, est désormais chef de la police. Veuf, sa femme Becka victime d'un accident alors qu’elle s'apprêtait à le quitter. Mais pour qui? Cette recherche le conduira entre autres à déterrer un cercueil, rien que ça. A moins qu'une télécommande de garage ne puisse l'aider?

Je ne vais pas tout raconter, mais les 611 pages filent toutes seules, les situations parfois improbables s'imbriquent parfaitement et le lecteur -moi en tout cas- s'amuse bien avec ces personnages sympathiques (sauf peut être le premier 'mari ' d'Alice et celui de Janey).

Un petit passage page 609 (!)
"Après tout, au cours de ces dernières vingt-quatre heures, il avait été frappé par la foudre et il avait maîtrisé un serpent corail mortel, deux choses qui éclairaient d'un jour nouveau la prise de parole en public."

Les avis de Cunéipage, lecture écriture, kathel, jérôme,

Edit : rencontré de justesse l'auteur au festival America, dont un Café des libraires où la lecture des premières pages a réjoui le public. On lui a parlé de sa reprise d'un personnage, il a donné comme parallèle celui de rencontrer après des années un vieux copain perdu de vue. Sa façon de raconter est très proche du style du livre (et encore amusement du public)

lundi 1 octobre 2018

L'arbre monde

L'arbre monde
The overstory
Richard Powers
le cherche midi, 2018
Traduit par Serge Chauvin

Ce billet (écrit avant le festival America) risque de manquer (encore une fois diront certains) d'objectivité. En effet j'ai lu tous les romans de Richard Powers (sauf le premier, que je garde pour une période de disette), j'espère voir l'auteur en vrai au festival America 2018 (hiiiii) et last but not least, ça parle des arbres!!! Le thèmes à la mode, semble-t-il à voir les rayons en librairie, mais je ne vais pas m'en plaindre, les arbres le méritent.

On devine donc vite ce qu'il y a de commun entre ces neuf personnes qui ne se croiseront pas avant un bout de temps, patience, c'est annoncé page 150 (sur 430) : Nick, un artiste issu d'une ferme de l'Iowa dont les aïeux prenaient le même châtaignier en photo durant des décennies (et Powers est génial, il évoque l'évolution de cette femme en une ou deux pages, là où Jane smiley en prenait 600, mais chacun son projet); Mimi, fille d'un chinois ayant fui la Chine communiste; Adam Appich, étudiant en psychologie puis professeur ; le couple Ray et Dorothy, qui se sont connus en jouant Macbeth (la forêt qui se déplace!); Douglas l'ancien combattant sauvé par un gigantesque banian ; Neela Mehta, le créateur de jeux vidéos ; Patricia Westerford, découvrant la première la communication entre les arbres; Olivia, morte une fois déjà et entendant les voix des arbres (?).

Cinq d'entre eux se retrouveront 'sur le terrain' à tenter de sauver des arbres, dont un gigantesque sequoia (et franchement les moments où deux vivent à soixante mètres de hauteur au creux des branches est fantastique!).

Pour ceux qui connaissent déjà Powers, ils ne s'étonneront pas de ce foisonnement de thèmes parfois, et du choc des mots qui sautent aux yeux au détour d'une phrase. Pour moi la cerise sur le gâteau, ce sont toutes les connaissances - nouvelles ou pas- sur les arbres. Mais chacun y trouvera matière à intérêt...

"Les arbres s'abattent dans un fracas spectaculaire. Mais le semis est silencieux, la croissance invisible."

"Les sorties d'autoroute ont des noms de personnages de romans, d'aristocrates sudistes maniérés et capricieux: Wilton Muscatine, Ladora Millersburg, Newton Monroe, Altuna Bondurant..."

"Pour Ray, l'objectif est d'être prêt : un livre pour chaque besoin imprévisible. Dorothy, elle, s'efforce de maintenir à flot les librairies indépendantes du quartier et de sauver du bac à soldes des joyaux négligés. Ray se dit : Tu ne sais jamais quand tu finiras par lire ce volume acheté il y a cinq ans. Et Dorothy : Un jour, tu auras besoin de reprendre un  volume corné pour retrouver ce passage en bas à droite, dix pages avant la fin, qui t'emplit d’une douleur si mauvaise et si douce."

" Ça porte un nom. On appelle ça l'effet spectateur. Un jour, j'ai laissé mon prof mourir parce que personne d'autre dans l'amphi n'avait réagi. Plus le groupe est massif...
- plus c'est dur que crier : Au feu?
- Parce que si c'était un vrai problème, alors forcément quelqu'un...
- plein de gens auraient déjà...
- puisqu'il y a six milliards de ...
- Six? Plutôt sept. Quinze, dans quelques années. Bientôt, on dévorera les deux tiers de la productivité nette de la planète. La demande en bois a triplé depuis notre naissance."

Paul Rudenko — Image:TheHouseGroupGiantForest.JPG in English Wikipedia
The House Group, group of monumental giant sequoias in the Giant Forest grove, Sequoia National Park, California.
Pour les avis, facile, je n'ai trouvé que cunéipage, forcément, la fan, et motspourmots. Et babelio.

Edit : Depuis l'écriture de ce billet j'ai rencontré Richard Powers au festival America (et hyperventilé façon midinette), il est terriblement gentil en face à face et je garde précieusement une carte dédicace. Ensuite j'ai assisté à plein de débats où il participait (groupie même pas honte) et c'est quelqu'un de grand, calme, passionnant, intelligent (parfois je regrettais de ne pouvoir réécouter, tellement l'idée méritait d'être reprise). Il a parlé de son livre bien sûr, sans divulgâcher, et j'étais à l'aise puisque je l'avais lu. Ses opinions sur la politique écologique actuelle de son président est claire (applaudissements dans le public), expliquant qu'il voulait que son livre sorte maintenant même s'il aurait voulu le fignoler plus, histoire qu'il fasse réfléchir? A un moment il a expliqué comment il a ramé un an et demi sur son roman, mélangeant ses personnages, jusqu'à ce qu'il ait l'idée de les présenter dans des sortes de 'nouvelles' avant de les lancer en choeur, et là -je confirme- c'est limpide à lire. Ensuite lui est venue l'idée des parties, Racines pour présenter les neuf, Tronc pour leurs rencontres éventuelles, Cime, et puis Graines pour les conséquences? Je crois qu'il a dit que sur ce coup il a été chanceux (lucky)(rires dans le public)

jeudi 27 septembre 2018

Les faux-monnayeurs

Les faux-monnayeurs
André Gide
folio, 2014
paru en 1925


Dans la catégorie  rentrée littéraire  festival America 'je découvre après des générations d'élèves des classiques jamais lus', voici un roman étonnant et pour tout dire épatant. Existent des bouquins sur ce bouquin, et même des vidéos, très bien faits j'en suis sûre, donc je ne vais pas me livrer à une étude exhaustive.

Découvrant que son père n'est pas son père, le jeune Bernard Profitendieu décide de couper tout lien avec sa famille bourgeoise, laissant derrière lui une lettre bien tournée et vengeresse. Il se tourne vers son ami Olivier Molinier pour le dépanner la première nuit. S'ensuivent des chassés croisés de personnages liés aux deux jeunes (ils passent le bac), famille, amis, relations plus ou moins toxiques. S'il n'y avait que l'histoire, ce serait déjà fort bien, car elle offre moult rebondissements, rencontres et incompréhensions par timidité ou faux orgueil. Sous les yeux du lecteur omniscient. "Nous n'aurions à déplorer rien de ce qui arriva par la suite, si seulement la joie qu'Edouard et Olivier eurent à se retrouver eût été plus démonstrative." Ce nous, c'est Gide et son lecteur?

En dépit d'une écriture assez guindée -pensais-je au début- relayée par celle du journal d'Edouard - bien différenciée-, j'ai poursuivi ce qui paraissait un brave roman bien classique du début du 20ème siècle.

J'aurais dû être alertée par l'opinion de Dhurmer "J'ai poussé jusqu'à la page trente sans trouver une seule couleur, un seul mot qui peigne. (...) Moi, quand il n'y a pas de couleurs, c'est bien simple, je ne vois rien." Et Lucien et son projet de raconter l'histoire d'un endroit au fil des heures. Mais voici des conceptions sur l'acte d'écrire?

Jusqu'à l'annonce qu'Edouard projette d'écrire u n roman intitulé Les Faux-monnayeurs, dont il n'a pas écrit une ligne, se contentant de noter sur un carnet notes et réflexions. Mises à disposition du lecteur.
"Dépuiller le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au roman . De même que la photographie, naguère, débarrassa la peinture du souci de certaines inexactitudes, le photographe nettoiera sans doute demain le roman de ses dialogues rapportés, dont le réaliste souvent se fait gloire. Les événements extérieurs, les accidents, les traumatismes, appartiennent au cinéma; il sied que le roman les lui laisse.  Même la description des personnages ne me paraît point appartenir proprement au genre. Oui vraiment, il ne me paraît pas que le roman pur (et en art, comme partout, la pureté seule m'importe) ait à s'en occuper. Non plus que ne fait le drame. Et qu'on ne vienne point dire que le dramaturge ne décrit pas ses personnages parce que le spectateur est appelé à les voir portés tout vivants sur la scène; car combien de fois n'avons-nous pas été gênés au théâtre, par l'acteur, et souffert de ce qu'il ressemblât si mal à celui que, sans lui, nous nous représentions si bien. - Le romancier, d’ordinaire, ne fait point suffisamment crédit à l'imagination du lecteur."

Expliquant à des interlocutrices:
"J'invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale; et le sujet du livre, si vous voulez, c'est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que; lui, prétend en faire."

Il va même jusqu'à faire lire au jeune Georges un passage le décrivant sous un masque facile à découvrir, histoire d'agir sur les événements réels?

Conclusion provisoire : Voilà, d'un côté j'ai été intéressée par cette mise en abyme, ce roman en train de s'écrire, la littérature façon Edouard versus celle de Passavant. Mais on pourra aussi y trouver une histoire, une "tranche de vie", Edouard dit-il par ailleurs, avec de véritables Faux-monnayeurs tout de même, de la sexualité (y compris homosexualité, mais faut lire entre les lignes)

lundi 24 septembre 2018

L'invention de la nature

L'invention de la nature
Les aventures d'Alexander von Humboldt
Andrea Wulf
Editions noir sur blanc, 2018
Traduit par Florence Hertz




De nos jours qui connait Alexander von Humboldt? Pas moi, je l'avoue, ah si une vague histoire de courant (froid) dans le Pacifique, portant son nom. Pourtant que de lieux, de plantes et d'animaux lui doivent leur nom, y compris une rue parisienne (dans le 19ème, j'ai vérifié). De son temps (1769-1859, quatre-vingt-dix ans fort remplis) il était très célèbre, ses livres s'arrachaient, son courrier abondait, ses conférences étaient courues (ouvertes aux femmes, qui n'avaient pas accès à l'université par ailleurs).

On peut dire qu'il avait la bougeotte. Naturaliste, géographe, explorateur, il passa d'abord 5 ans en Amérique du sud, escaladant les volcans (avec les matériel de l'époque!), descendant les cours d'eaux, prenant des mesures, notant absolument tout de ce qu'il voyait.

A la soixantaine il est reparti pour un grand tour en Russie et Sibérie, son grand regret étant de n'avoir pu se rendre en Inde et dans l'Himalaya. Mais il faut dire que ses prise de position sur la colonisation espagnole en Amérique n'étaient pas du goût de tous et certains anglais craignaient qu'il ne s'exprime trop clairement sur la colonisation (anglaise) en Inde. Il avait critiqué "l'exploitation des ressources naturelles, la dégradation de l'environnement, la destruction des forêts, les mauvais traitements infligés aux peuples indigènes, et les horreurs de l'esclavage." En Russie, il fut prié de se modérer... Aucun commentaire sur l'organisation sociale russe et le servage, s'il vous plait, on reste dans le scientifique et commercial, merci!

La déforestation qu'il constatait lui faisait craindre le pire. "La région boisée a une triple influence. : elle ait à la fois par la fraîcheur de l'ombre qu'elle répand, par l'évaporation des eaux qu'elle absorbe, et par le rayonnement qui refroidit la température."
Sa vision de la nature était globale, selon les zones et les régions, il reliait différentes disciplines scientifiques.

Il a influencé Darwin, Thoreau, Emerson, Muir... Jules Verne précisait que le capitaine Nemo possédait toutes ses oeuvres. Ajoutons Marsh, auteur de L’homme et la nature. "La surface de sol nécessaire pour nourrir le bétail, calcula Marsh, était de beaucoup supérieure à la taille des champs dont on aurait besoin pour tirer l'équivalent nutritionnel apporté par les céréales et les légumes." Marsh en concluait qu'un régime végétarien était plus écologiquement responsable qu'un régime carné."

Mais c'est drôlement écolo pourra-t-on s'exclamer! Cela tombe bien, c'est Haeckel, grand admirateur de Humboldt, qui inventa "un nom pour désigner la discipline de Humboldt : l'Oecologie, ou 'écologie', . Le mot était tiré du mot grec maison -oikos- appliqué au milieu naturel."

On l'aura compris, l'auteur a accompli un incroyable travail, compulsant les sources, allant jusqu'à se rendre sur les pas de Hulmboldt. Cela donne un volume de 450 pages, sans compter les notes, qui se lit quasiment comme un roman, et même historique, puisqu'au passage on en apprend sur l'Europe, l'Amérique -du nord, du sud- et même les révolutions de 1848 en Europe et Bolivar en Amérique du sud.

C'est Dominique (who else?) qui a parlé de ce passionnant livre et je vous laisse le lien vers son billet, comme d'habitude excellemment illustré. Je n'en ajouterai donc pas!

jeudi 20 septembre 2018

Arcadie

Arcadie
Emmanuelle Bayamack-Tam
P.O.L., 2018


Heureusement que Sans Connivence en a parlé, sinon je n'aurais pas eu l'idée de noter cette lecture. Éditeur aux choix intéressants, mais auteur complètement inconnue, et pas beaucoup d'avis sur les blogs (Cunéipage, avec une vidéo de l'auteur! a quand même bien enfoncé le clou, déjà quasiment rendu à la tête)

Quand elle a six ans, les parents de Farah s'installent dans une communauté près de la frontière italienne, en pleine nature, et en zone blanche; loin des ondes nocives pour la mère de Farah. Fuyant les pollutions électromagnétiques ou pollutions tout court, dans un univers dirigé par Arcady (gourou?) et accueillant pas mal de cas médicaux ou sociétaux. La cuisinière Fiorentina a dû se plier au végétarisme, mais n'a pas plié face aux vegans. Une enfance sans portable, sans internet, mais pas sans école, puisque Farah et les autres enfants fréquentent l'école de la ville voisine. Une enfance à connaître les arbres, les fleurs, les champignons, les étoiles. Une ambiance assez peace and love, calme, sans contraintes, où chacun est libre d'aimer qui il veut comme il veut, à condition de ne rien imposer à l'autre. Farah est subjuguée par Arcady, qui refuse de la toucher avant qu'elle ne soit assez âgée.

Une grand-mère mannequin et une mère très belle n'ont pas empêché Farah d'avoir un physique assez médiocre, pas très féminin, et ça ne va pas s'arranger à la puberté, la gamine tournant franchement vers le masculin, en s'arrêtant entre deux.

Un jour un visiteur met Arcady en défaut et Farah ne le supporte pas. Forcément, ce 'paradis' ne pouvait durer?

J'ai dévoré ce roman, tellement original, sur une sorte d'utopie rendue crédible. Les questionnements de Farah sur son identité, et surtout l'écriture précise et belle, sans oublier l'humour et l'émotion, m'ont emportée sans trop réfléchir. Un roman riche par ses questionnements, cependant.

lundi 17 septembre 2018

Un million de minutes

Un million de minutes
Einen Millionen Minuten
Comment j'ai exaucé le souhait de ma fille et trouvé le bonheur en famille
Wolf Küper
Actes sud, 2018
Traduit par Rose Labourie


Voilà clairement le genre de livre dont je me méfie d’ordinaire a priori. D'abord le long deuxième titre (apparemment non existant à l'origine) et son côté potentiellement découverte personnelle, manquait plus que la narration soit adressée à Nina la petite fille.
Mais ouf, non, et je dois remercier le blog (les blogs?) dont les avis m'ont fait noter ce titre. Et puis Actes sud, l'éditeur, évite quand même généralement les nunucheries.
Car j'ai dévoré ce récit, le sourire aux lèvres en quasi permanence et je le recommande chaudement!

Marié à Vera, Wolf Küper est papa de Nina et Simon, respectivement quatre ans et quelques mois au début de l'aventure. Wolf a un métier super prenant, qui l'amène partout sur la planète, et super bien payé aussi. Un soir, au moment de l'histoire à Nina, voilà qu’elle réclame plus que les dix minutes accordées, mais "un million de minutes". En gros, ça fait deux ans, ce désir est sans doute la goutte d'eau faisant déborder un vase déjà bien plein, et la famille part en Asie du sud est puis Australie et Nouvelle Zélande pour de longues 'vacances'. Avec quel argent? Hé bien, en n'achetant pas la berline germanique extra chère et ses équipements dernier cri, par exemple. Et c'est l'occasion de faire le tri et jeter, car la compagnie aérienne exigeait de ne pas dépasser 69 kilos de bagages. Avant donc le voyage réel, il y avait un autre voyage à accomplir...

Il est temps de parler de la petite Nina. Assez vite ses parents et les spécialistes se sont aperçus qu’elle était, en s'exprimant comme elle, 'lonte'. Pour tout. Dans son développement, sourire, parler, marcher. Dans les gestes quotidiens. Et puis comme tous les enfants elle a son monde et ses idées bien à elle. Le récit va principalement se concentrer sur le narrateur et Nina, mais aussi évoquer l'ancien métier de Wolf, des hippies, un homme handicapé, des cadres en mode survie commando, des australiens sympas... Et des plages absolument fabuleuses...

J'oubliais! Ce récit est absolument drôle, pas à rire tout fort en se tenant les côtes, non, humour plutôt léger, autodérision, moquerie gentille avec clins d’œil, quelques passages plus émouvants, mais pas de guimauve pathos beurk!

Allez, j'en fais un coup de coeur? Chiche?

Des avis chez babelio,