vendredi 28 octobre 2011

Le temps retrouvé



http://images.allocine.fr/r_160_214/b_1_cfd7e1/medias/nmedia/18/65/10/18/18868471.jpgLe temps retrouvé
Marcel Proust
Pléiade 1983 (achat bien rentabilisé)
Illustration : affiche du film de Ruiz
 
 
  Se termine (qui a dit "enfin!") ma balade du côté de chez Proust, destinée moins à une étude de l'oeuvre qu'à noter mes impressions.
  Finalement, ce Temps retrouvé s'est révélé très addictif  et aisé à lire. Après La fugitive, plus aride à mon goût, voici le feu d'artifice final destiné aux lecteurs fous courageux inconscients   de Proust, mais il le vaut bien.
 
Nous retrouvons le narrateur en visite chez Gilberte à Tansonville, près de Combray, où il a passé son enfance. Le côté de chez Swann et celui de Guermantes de A la recherche du temps perdu se sont retrouvés.
 
Gilberte prête un volume du journal inédit des Goncourt, un pastiche visiblement, dont je ne peux juger la valeur, n'ayant jamais lu ce journal. Mais comme Proust est l'auteur de pastiches réjouissants et réussis, faisons lui confiance. Les Goncourt racontent donc un dîner chez les Verdurin, usant de phrases longues et alambiquées - mais quasiment indigestes- alors que celles de Proust, pouvant être tout aussi compliquées, se révèlent souples et lisibles. Le mystère des différentes écritures!
 
Entre des séjours en maison de santé, le narrateur retrouve à Paris Charlus (en particulier dans un hôtel, disons, spécial) et l'ambiance régnant dans la capitale au cours de la première guerre mondiale.
A Combray (située donc à l'est de Paris), la bataille a fait rage, l'église aux vitraux qui fascinaient le narrateur au début du roman a été détruite... Ce ne serait pas alors le Illiers Combray cher aux proustolâtres?
C'est un des rares moments où Proust donne des dates (1914;1916) alors que d'ordinaire cela reste flou, par exemple, des années plus tard ou des allusions à l'affaire Dreyfus.
 
Et enfin, le narrateur, réalisant son échec à se mettre au "travail", c'est-à-dire, l'écriture, décide de ne plus se priver d'une vie d'homme du monde et accepte une invitation à une matinée chez la princesse de Guermantes.
 
Et là, tadzam! Le retour de la madeleine! Non, je me moque bêtement, car j'ai été absolument scotchée par la lecture du passage suivant, éclairant, sidérant, magnifique, indispensable, quoi.
 
"J'étais entré dans la cour de l'hôtel de Guermantes (...) et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels étaient une remise. Mais au moment où, me remettant d'aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses époques de ma vie m'avaient donnée la vue d'arbres que j'avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d'une madeleine trempée dans une infusion, tant d'autres sensations dont j'ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m'avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l'avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m'assaillaient tout à l'heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par enchantement. (...). Mais, cette fois, j'étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, comme je l'avais fait le jour où j'avais goûté d'une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d'éprouver était bien  en effet la même que celle que j'avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j'avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. (...) "
"Chaque fois que je refaisais rien que matériellement ce même pas, il me restait inutile; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait. (...) Et presque tout de suite, je la reconnus, c'était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m'avaient jamais rien dit, et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m'avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour là à cette sensation-là et qui étaient restées dans l'attente, à leur rang, d'où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m'avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m'avaient-elles, à l'un et à l'autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente?"
Une fois la machine mise en route, les souvenirs affluent. Après la madeleine/Combray, la dalle/Venise, voici le bruit d'une cuiller contre une assiette/celui d'un marteau contre une roue du train l'emmenant à Balbec...
"Les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres, avaient à coeur de se multiplier."
 
N'ayant pas réalisé le passage du temps, il ne reconnaît qu'à peine les invités de la réception... Mais, par exemple, "Sitôt que je sus qui elle était, je la reconnus parfaitement."
 
"Ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n'a pas, dans le sens courant, à l'inventer, puisqu'il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche de l'écrivain sont ceux d'un traducteur."
"Je compris que tous ces matériaux de l'oeuvre littéraire, c'était ma vie passée; je compris qu'ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur, emmagasinés par moi, sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante." (p899, suite)
 
Enfin, le narrateur, de santé de plus en plus fragile, obéissant à sa vocation, aiguillonné par l'"idée du Temps",  se retire pour passer à l'écriture de son oeuvre, n'hésitant pas à accrocher à ses pages "ces papiers que Françoise appelait mes paperolles", et que Proust utilisait aussi. Voilà qui clôt la boucle de cette "recréation par la mémoire d'impressions qu'il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalents d'intelligence".
 
Naissance d'un écrivain, naissance d'une oeuvre,  fabuleux travail sur la mémoire et la réminiscence, Le temps retrouvé est un aboutissement où se pressent tous les personnages de A la recherche du temps perdu, vieillis, changés, prêts à participer à une grandiose aventure de près de 3000 pages, chef d'oeuvre d'une vie, monument merveilleusement construit prenant son sens à ce moment là. Récompense au lecteur persévérant.
 
Les avis de Romanza,
 
 
 

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maggie Il y a 1 an


"Sitôt que je sus qui elle était, je la reconnus parfaitement.": parfait moment proustien ! Il me tarde d'avoir le temps pour lire ce roman !!!!


J'adore les Goncourt, bien que sur les 3000 pages de leur journal, certaines soient indigestes... Moi, j'aime bien l'écriture artiste...



keisha Il y a 1 an


@ maggie


Une phrase parfaite, oui, et pas forcément longue, n'en déplaise aux moqueurs. Et j'y décèle, non seulement un bon sens de l'observation, mais un humour au n-ième degré.



maggie Il y a 1 an


PS : désolée de t'avoir abandonnée... Je préfère lire en ce moment, Le comte de Monte Cristo, un vieux souvenir de lecture de jeunesse, car facile à lire !!! :-) par rapport à Proust, j'ai
vraiment pas la tête de libre...



keisha Il y a 1 an


@ maggie


Tu es plus que pardonnée, si c'est pour lire Le comte de MC, un des mes chouchous, lu et relu...avec mouchoir pas trop loin pour certains passages...



Theoma Il y a 1 an


celui-ci et guerre et paix... un jour viendra ;-)



keisha Il y a 1 an


@ Theoma


Il suffit de commencer, page après page. C'est comme pour une longue marche, pas après pas...Mais je reconnais qu'il faut être dans de bonnes dispositions, du calme, pas de stress...



Aifelle Il y a 1 an


Je n'ose plus rien dire ... le premier me fait toujours de l'oeil dans ma PAL. C'est votre faute aussi, à toujours me mettre sous le nez des envies nouvelles et urgentes



keisha Il y a 1 an


@ Aifelle


Oui, tiens, certaines avaient parlé de LC du premier tome. Mais honnêtement, il vaut mieux s'y lancer sans date butoir, passage après passage, tranquillement... La lecture du tout me prend
environ 10 ans, tu vois, avec parfois des arrêts de plus de deux ans. Pour cette lecture achevée ici, j'ai démarré en 2003, et encore parce que là où j'étais je manquais de lectures...



maggie Il y a 1 an


Merci ! Je me sentais pas capable de lire Proust en ce moment, même si vacances... Au fait, as-tu vu la version MC avec Depardieu... Je l'ai acheté ainsi que les misérables (de quoi à remplir
encore plus le temps que je n'ai aps !!!!!)



keisha Il y a 1 an


@ maggie


Non, pas vu! Seulement un vieux film un jour à la télé... Tu verras, la version complète du roman recèle quelques surprises quand même!



temps Il y a 1 an


Des illusions et des croyanes !


Sont pris pour des Dieux et l'ame ne sait qu'en pleurer, d'une très belle faàon comme ici.


Cordialement



keisha Il y a 1 an


@ temps


Euh, oui?





Magnifique ce passage cité sur le pavé disjoint; Il me donne envie de relire Proust!



keisha Il y a 1 an


@ claudialucia


C'est "le" passage, des pages entières tout aussi merveilleuses en fait, mais je n'ai pas tout cité, évidemment!





Aurais-je un jour le courage? Mmmh... Bon, je vais déjà m'attaquer au Vicomte de Bragelonne en 2012, c'est déjà pas mal non?



keisha Il y a 1 an


@ A girl from earth


Mmmmh comme tu dis! Mais tu sais, la série totale des trois mouquetaires, avec le retour de la vengeance et tout et tout, ce n'est déjà pas si mal!


Si tu lis en plus Le comte de Monte Cristo, promis, on efface l'ardoise Guerre et paix...



Malika Il y a 1 an


Je garde un très bon souvenir de Proust, lu il y a bien longtemps .


Je le relirais bien un jour ...



keisha Il y a 1 an


@ Malika


Pour moi il s'agissait d'une relecture, et à chaque fois on découvre du nouveau (ou bien on a oublié !). Les lectures ne sont jamais les mêmes.





Voilà un auteur qui ne m'a jamais tentée, ne me demande pas pourquoi c'est comme ça... Peut-être la peur que ce soit trop vieillot... Il y a des classiques qui résistent très bien au temps...
Mais Proust n'en fait pas partie à mon sens... Bon dimanche Keisha



keisha Il y a 1 an


@ l'or des chambres


Je reconnais que cela peut paraître poussiéreux, mais non, mais non, il atteint à l'universel bien souvent...


Bonne semaine!



dasola Il y a 1 an


Bonsoir Keisha, j'ai un peu calé sur le fin du temps retrouvé mais le film de Raoul Ruiz m'a donné envie en 2000 de lire La recherche (Edition Gallimard In Quarto). Je m'y suis attelée avec
application et je qualifie de Du côté de chez Swann, A l'ombre des jeunes filles en fleurs et Le côté de Guermantes de chef d'oeuvre absolu. L'écriture de Proust est sublime. Bonne soirée.



keisha Il y a 1 an


@ dasola


Je t'aime!


Même si je reconnais que certains passages du tout sont moins emballants que d'autres, l'écriture est sublime, oui, et il existe des passages absolument scotchants...



Dominique Il y a 1 an


Je sens que toi aussi tu craques pour ce dernier tome de la Recherche, le premier et dernier pour finir la boucle sont vraiment des livres extraordinaires


j'ai repris ma lecture "Du côté de chez Swann" et c'est fou parce qu'à chaque lecture tu découvres une phrase qui ne t'avait pas alerté lors d'une précédente lecture, il y a toujours du nouveau.
Bon je ne vais pas faire celle qui le lit une fois par an...mais le premier et le dernier je les ai lu plusieurs fois


j'ai aussi la Recherche en audio mais je n'en suis pas encore au temps retrouvé


Toujours nos coincidences : j'entame demain une série sur Proust et je vais donc aller ajouter un lien vers ton billet !!



keisha Il y a 1 an


@ Dominique


La prisonnière et Albertine disparue ne sont pas les plus passionnants (même s'il y a du bon dedans, ou alors c'était mon humeur du moment ) mais pour Le temps retrouvé, pffou, je n'avais plus
souvenir que c'était aussi extraordinaire...


Je n'ai pas abandonné mon envie de repartir dans Du côté de chez Swann (Aifelle va-t'elle craquer? ) , je me souviens
encore d'un passage sublime avec Odette, tiens j'ai lu ça en 2003 (oui, 8 ans pour tout lire, un bon rythme...)


Tu as absolument raison : toujours du nouveau à chaque lecture, de combien d'oeuvres peut-on dire cela?


Belle idée, cette série sur Proust. On va bien en décider quelques uns, non? Moi je suis prête à retomber dans
l'addiction...



Nadael Il y a 1 an


J'ai les deux premiers tomes de la Pléiade qui m'attendent sagement...j'ai lu Du côté de chez Swann il y a quelques années mais j'ai très envie d'entreprendre la lecture entière de la
recherche...il me faut trouver le bon moment.



keisha Il y a 1 an


@ Nadael


J'avais acheté les trois tomes il y a longtemps... mais ce n'est pas pratique à avoir dans son sac!


En fait, mon expérience (lu trois fois le tout! ) c'est de ne pas paniquer, de se lancer à un moment tranquille, sans
pression, et se laisser le choix de laisser la suite pour plus tard. Ma dernière lecture complète a tenu dans 2003-2011 avec au moins deux ans d'arrêt en plein milieu des jeunes filles en
fleur...


Mais franchement ça vaut le coup, et à chaque fois on découvre des détails qu'on n'avait pas remarqué en première lecture!



Alex-Mot-à-Mots Il y a 1 an


Bravo à toi pour cette lecture de longue haleine.



keisha Il y a 1 an


@ Alex-Mots-à-Mots


Merci! De 2003 à 2011, avec parfois de longs arrêts... et une petite envie de reprendre le début... (je suis malade!)


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