jeudi 12 décembre 2019

Une révolution sexuelle?

Une révolution sexuelle?
Réflexions sur l'après-Weinstein
Laure Murat
Stock, Puissance des femmes, 2018



Dès le départ, j'étais décidée, si on tombe dans le pamphlet, le féminisme pur et dur, le style abscons et l'écriture inclusive à chaque coin de page, j'abandonne!
Hé bien non, dès le premier chapitre et tout du long, Laure Murat, dont j'ai apprécié les deux livres déjà lus, opte pour un ton mesuré, informatif, engagé bien sûr, mais laissant place à des questionnements et des ouvertures. J'ai lu les 150 pages (suivies de notes si on veut) avec intérêt et sans fatigue.

"Ces réflexions sont davantage des pistes que des développements fouillés. C'est un texte plein de raccourcis inévitables, écrit au galop, où je lance des hypothèses comme des cailloux sur le chemin. Je m'interroge tout haut. Je pose des questions auxquelles, souvent, je n'ai pas de réponse. J'invite au dialogue et à la contradiction.
Ce n'est pas un livre sur l'affaire Weinstein, mais bien sur l'après-Weinstein, ses retombées, et ce que nous sommes libres d'en faire aujourd'hui (ou pas). Je mesure très bien, en tant qu'historienne, les risques d'écrire un livre d'intervention en pleine actualité. Je les assume parce que je crois que contribuer à la conversation démocratique vaut mieux que de rester dans son coin."

L'avantage de Laure Murat, c'est qu’elle habite aux Etats-Unis la plupart du temps, et en France. Elle connaît donc les différences dans les lois, la justice, les mentalités. Par exemple pour le harcèlement en entreprise, normalement mieux prévenu en Amérique. Mais à l'arrivée les plaintes et les résultats sont similaires en pourcentages.

Elle évoque l'affaire Weinstein, bien sûr, mais aussi Polanski (son livre a été terminé en 2018) et Woody Allen (pages intéressantes sur le monde du cinéma) ainsi que le domaine de la chanson, avec Orelsan et Cantat. Toujours des interrogations sur différencier l'auteur et son oeuvre, bref, un livre d'actualité.

Des avis sur babelio,

lundi 9 décembre 2019

Un monstre et un chaos

Un monstre et un chaos
Hubert Haddad
Zulma, 2019



Le titre vient d'une citation de Blaise Pascal et le roman propose en exergue une autre de Primo Levi. Tout démarre avec un gamin, Alter, qui a vu toute sa famille assassinée lors de l'attaque de son shetl par l'armée allemande en 1939. Dans sa fuite, il finit par arriver à Lodz, plus précisément dans le ghetto où vivent (survivent) au départ plus de 200 000 personnes. Le responsable de la communauté, Chaïm Rumkovski (personnage historique) a promis aux allemands de faire du ghetto un endroit rentable, où les juifs travailleraient dans des usines. Au fil du temps les habitants disparaissent, emmenés dans des camps, mais Rumkovski tient ferme, et dans un célèbre discours demande aux parents de donner leurs enfants... Une lecture forcément difficile, illuminée par Alter, devenu un talentueux marionnettiste.

L'auteur a vraiment bien reconstitué la vie dans les villes et villages habités en majorité par une communauté juive, puis celle dans ce ghetto ayant perduré jusqu'en 1944. Son écriture parfois précise et factuelle, voire ironique, parfois plus imagée et imaginaire peut utiliser des mots yiddish sans que cela gêne la compréhension globale.

A découvrir pour la dimension historique. Après ma lecture, j'ai recherché des informations sur Rumkovski et surtout le photographe Henryk Ross, qui sous couvert de travail officiel a laissé plein de photographies accusatrices sur le ghetto (fouinez sur internet).

Les avis de Lyvres, jostein, alex,

jeudi 5 décembre 2019

La panthère des neiges

La panthère des neiges
Sylvain Tesson
Gallimard, 2019



En 2018, Sylvain Tesson accompagne Vincent Munier, photographe animalier, dans des zones arides et glacées du Tibet, avec comme objectif : voir la fabuleuse panthère des neiges, quasi disparue! Il a eu plus de chance que Peter Matthiesen au Népal en 1973, puisque lui, Tesson, l'a vue à diverses reprises, mais pour cela il lui  a fallu découvrir les vertus de l'affût et de la patience.

A vous de découvrir ce récit qui vous entraînera loin bien loin. Mis à part la panthère, on trouve des loups (une conversation complètement azimutée de Munier avec un loup!), des yacks, des sortes de chèvres, des chirous (antilopes) et une famille s’occupant de son troupeau!

"Les yacks viennent des époques immémoriales: ce sont les totems de la vie sauvage, ils étaient sur les murs paléolithiques, ils n'ont pas varié, on dirait qu'ils s’ébrouent d'une caverne." (Munier) ('Il avait l'air aussi peu inquiet qu'une hôtesse d'Air France dans les turbulences')

En plus de détails sur la panthère (qui a un côté gros félin feignasse, quand même), et de considérations sur les chasseurs (pas nos copains), les chinois envahisseurs avec leur technologie (pareil), le Tao et autres, la vie sauvage en général, une ex de Tesson, j'ai appris que 'Tesson signifiait blaireau en vieux français' (un animal de nos contrées, méchamment chassé et tué).

Mon avis est assez mitigé, des pages sublimes, d'autres lassantes (non, ce ne sont pas celles des descriptions et de l'affût, ça j'aime) et le gros choc de la photo page 123, où les petits tibétains ont tout de suite vu la panthère (moi j'ai cherché)

Si vous voulez baver sur des photos de panthère des neiges, vous avez Tibet minéral animal (Munier) ou le dernier numéro de Terre sauvage, je dis ça je dis rien.

Des avis sur babelio (beaucoup de citations), les fanas de livres,

Un blaireau
Allez, je suis sympa, j'ai une vidéo scotchante (OK le commentaire audio y va un poil fort)(mais purée comment font-ils pour filmer des trucs pareils, j'en suis baba!) et surtout, dans les commentaires, quelqu'un parle de rencontres au cours de treks, à lire! Perso je n'oublie pas les fois où j'ai vu du 'sauvage'  à moins de 40 km de chez moi, l'inattendu, c'est le meilleur, n'en déplaise à Tesson (et puis on n'a pas à se rendre au bout du monde par moins 30 degrés).
Les avis de Athalie, et je découvre ce matin le billet tout récent de D'autres vies que la mienne.

lundi 2 décembre 2019

L'envers du temps

L'envers du temps
Recapitulation; 1979
Wallace Stegner
Gallmeister, 2017
Traduit par Eric Chédaille



Et voila, le charme de Wallace Stegner a encore une fois agi! Pourtant il s'agissait là de reprendre les personnages de La montagne en sucre, particulièrement le jeune fils, Bruce Mason, qui, des décennies plus tard revient à Salt Lake City, après une carrière de diplomate, pas vraiment terminée, l'ayant emmené surtout au moyen orient.

A Salt Lake City, plus rien ne le retenait, ses parents et son frère y étant enterrés depuis longtemps, laissant des souvenirs douloureux et compliqués, comme ceux restant de Nola, son premier amour, qui l'a laissé tomber pour un autre.
Lui reste un ami de toujours, Joe, et une tante peu connue qui vient de décéder, d'où son retour obligé dans la ville de son adolescence.

Le voilà qui déambule dans une ville ayant bien sûr changé, à la recherche (ou l'évitement) de lieux connus.
"Toutes ses impressions souffraient de distorsion et d'ambiguïté. Regardant les bâtiments, il n'aurait su dire s'il s'en souvenait ou si sa mémoire meublait la rue d'objets qu’elle voulait familiers. Quoique vaguement préparé à observer des changements, il n'avait pas prévu à quel point le connu et l'inconnu pouvaient fusionner. Il connaissait cette rue, mais celle-ci le mettait mal à l'aise. Cela tenait-il à ce que, bien que pourvu des mêmes yeux, celui qui voyait et celui qui se souvenaient n'étaient pas les mêmes?" (p31)

Oui mais
"Dangereux de presser le tube de la nostalgie. Impossible d'y remettre le dentifrice. Le risque était qu'il finisse par verser dans la confusion. Car les côtés sombres qu'il ne pouvait manquer de se remémorer concernant cette ville étaient au moins aussi nombreux que les aspects sentimentaux et plaisants, et le seul fait de chercher à s'y soustraire les faisait remonter à la surface. S'il leur donnait libre cours, ils pouvaient revenir en masse comme des mouches d'automne contre la fenêtre du grenier." (p 42)

Un livre sur la mémoire, son manque de chronologie, ses évitements (et leur impossibilité)? Oui, mais ne pas s'imaginer du systématique, Wallace Stegner renouvelle les façons dont il se remémore le passé, y compris avec une caméra imaginaire. Et c'est passionnant, on a une 'vraie' histoire, dont on connaît bien sûr la fin, mais peu importe, les péripéties se découvrent avec avidité. Ajoutons une merveilleuse façon de décrire les paysages (nature writing bien sûr!), un art de la comparaison et de l'image, visible dans les passages cités plus haut, beaucoup de tendresse, un poil de drôlerie et autant de tragique.

La fin peut étonner, mais découle logiquement de ce qui précède.

Un passage lors de l'enterrement de sa tante, décédée fort âgée, avec un orage qui gronde, et où assistent seulement des dames de sa maison de retraite.
"Ces dames, qui avaient probablement savouré à l'avance cet enterrement comme une occasion de sortir, observaient Mason avec intérêt, le ciel avec inquiétude, le cercueil avec l'empathie chiffonnée de la prémonition." Franchement, quel génie de la concision!

Coup de coeur, forcément. De toute façon c'est (encore) un auteur chouchou.

Des avis lecture écriture, avec l'avis du Bouquineur, que j'enjoins de continuer à lire l'auteur! et chinouk,

jeudi 28 novembre 2019

Les testaments

Les testaments
Margaret Atwood
Robert Laffont, 2019
Traduit par Michèle Albaret-Maatsch


Attention, ce billet risque de contenir des traces de spoilers.

Alors, alors, cette 'suite' de La servante écarlate? Ceux qui ont lu la toute fin de La servante savent que des décennies plus tard un colloque étudie le régime de Gilead, tombé en ruines depuis longtemps. Le document écrit par la servante (décédée depuis longtemps, bien sûr), est passé au crible. Donc aucun suspense sur le devenir de Galaad (c'est le nom choisi dorénavant).

Trois narratrices interviennent. A Galaad, Agnès, une jeune fille élevée dans la famille d'un Commandant, bien éduquée dans les croyances locales, mais dont la vie est perturbée par un décès et surtout l'annonce de son mariage précoce. Par ses yeux, l'on voit l'existence de ceux n'ayant rien connu d'autre.
Au Canada, Daisy mène une vie presque normale, mais elle est à son goût trop couvée par ses parents, qui, on l'apprend vite, ne sont pas ses vrais parents. Un drame l'amènera à vivre des aventures dangereuses.
A Galaad, la fameuse Tante Lydia s'épanche sans retenue mais secrètement, et c'est l'occasion de connaître les dessous du fonctionnement de la société, il y a quelque chose de pourri au royaume de Galaad, c'est sûr. Justement comment cette République s'est-elle installée? La vie de Tante Lydia donne des réponses, avant elle était juge et indépendante, et elle a été amenée à faire des choix (genre la vie ou la mort) et avec trois autres Tantes a mis sur pied les règles pour la plupart des femmes (les Commandants restant décisionnaires). Au fil du temps Lydia a manipulé, engrangé des données sur les dirigeants et ses collègues, et ça risque de sauter à la figure un jour ou l'autre.

Alors mon avis?
Je me félicite d'avoir relu avant La servante écarlate, comme cela la lecture a été facilitée, ce monde m'était connu. Un monde pas agréable pour y vivre, et des détails sont difficiles à supporter.
Au fil du roman, Atwood laisse pressentir des découvertes relatives aux personnages, disons plutôt faciles à deviner, mais cela n'enlève rien à l'intérêt de la lecture.
Avec Agnès et Daisy on est parfois dans la lecture ado, ont remarqué d'autres lecteurs, et je ne leur donne pas tort;  j'avoue que Tante Lydia est une réussite, sa maîtrise de soi et son ironie font mouche et parfois froid dans le dos.

Comme dans le roman précédent, Atwood termine par un colloque...

On l'aura compris, j'ai dévoré ce roman, mais je recommande plutôt l'incontournable Servante écarlate.

Des avis chez jostein, le maki, mélissa, détaillé sans trop en dire, babelio, Eimelle pile poil le même jour!,