lundi 16 mai 2022

555


 555

Hélène Gestern

arléa, 2022


1685 fut une année faste chère aux amoureux du baroque, car sont nés Bach, Haendel, et Scarlatti, ce dernier sans doute moins connu, mais c'est lui, Domenico, qu'évoque ce roman.

555 ? Figurez-vous que ledit Scarlatti a composé 555 sonates pour clavecin. Helène Gestern imagine que Grégoire Coblence, restaurant un étui de violoncelle, découvre dans la doublure ce qui pourrait être une 556ème sonate de Scarlatti. Son associé luthier Giancarlo Albizon est sceptique, mais Grégoire montre la partition à la claveciniste Manig Terzian, qui l'interprète et tombe sous le charme. 

Qu'en faire? Cette partition ne leur appartient pas. L'affaire se corse quand l'atelier de Giancarlo est cambriolé, deux violons et la fameuse partition disparaissent. Mais le petit monde des spécialistes de Scarlatti, tels le musicologue Rodolphe Luzin-Farge et le richissime collectionneur Joris De Jonghe, a eu vent de l'événement, et les protagonistes du roman mènent l'enquête: d'où viendrait cette partition? est-elle de Scarlatti? et où se trouve-t-elle maintenant?  

Un mystérieux sixième personnage, semblant tirer les ficelles, guette cela dans l'ombre.

Je n'en dirai pas plus, la composition de ce roman, avec alternance des personnages, est parfaitement maîtrisée et maintient un bon suspense. En prime, on découvre qui était Scarlatti et en quoi consiste les métiers des personnages; et là, c'est écrit avec une telle subtilité, un tel amour de la musique, que le plaisir de lecture fut immense. 

Coup de coeur!

Vous n'y échapperez pas : voici un lien vers quelques sonates interprétées par Pierre Hantaï. J'ai eu la chance d'assister à un concert similaire, Hantaï ayant déclaré au tout début qu'il choisirait les numéros interprétés selon son inspiration du moment. Dans un lieu à l'acoustique parfaite, trop même puisque Hantaï a entendu un bruit de trop (moi aussi ça me gênait) , s'est arrêté, a fait une remarque, puis continué. Personne n'a pouffé.

C'était ma première lecture de l'auteur, et je compte bien récidiver, son écriture m'a enchantée!

Avis babelio, bibliosurf, dont Dominique, Delphine, ...

jeudi 12 mai 2022

Vis-à-vis


 Vis-à-vis

Before she knew him

Peter Swanson

Gallmeister, 2020

Traduit par Christophe Cuq


Il y a une dizaine d'années de cela, Hen s'est crue menacée par une étudiante, et a tenté de l'agresser; depuis, diagnostiquée bipolaire, et bénéficiant d'un bon traitement, elle peut mener à bien son métier d'illustratrice, ayant trouvé l'atelier parfait non loin de la nouvelle maison qu'elle partage avec son mari Lloyd. Parmi les voisins, des liens semblent se créer avec Mira et Matthew, jusqu'à ce que lors d'un dîner chez eux, elle remarque dans le bureau de Matthew un objet relié à un meurtre. Objet que Matthew fait disparaître ensuite.

Hen est certaine de connaître le coupable de ce meurtre non élucidé, mais elle sait que Matthew sait qu'elle sait. Pire, vu son passé, la police ne la croira pas.

La tension monte, surtout grâce à l'évolution des rapports entre Hen et Matthew. La narration passe de l'un à l'autre. Jusqu'à la fin.

Comme je lis peu de ce genre de thrillers, qu'il n'est pas franchement sanglant et stressant, j'ai lu rapidement le tout, avec plaisir.

En cherchant des avis, j'ai trouvé celui du Bouquineur, qui a vraiment détesté! Intéressant d'avoir des ressentis si différents. Sans doute que je suis bon public car j'ai peu d'éléments de comparaison, ou alors je préfère l'assez soft. C'est chouette, ces avis tranchés et différents!

Avis babelio

lundi 9 mai 2022

Du temps où les pingouins étaient nombreux...

 


Du temps où les pingouins étaient nombreux...

Jean-Jacques Audubon (1785-1851)

Henri Gourdin

Le Pommier, 2022


Audubon? Mais oui, Les oiseaux d'Amérique! Peut-être avez-vous en mémoire une de ces illustrations absolument bluffantes? Mais quant à Audubon, en France, on en sait quoi? Henri Gourdin, absolument fasciné par Audubon, et on le comprend, a consacré des années de sa vie à le connaître et le faire connaître par ses écrits, et là je suis ravie d'avoir reçu ce livre (merci à l'éditeur qui a flairé que j'étais la lectrice idéale pour cet ouvrage) (quoique, Géraldine, tu devrais aimer), que j'hésite à réduire sous les terme de biographie, ce qu'il est, mais bien plus encore. L'auteur s'implique entre les lignes, sa passion pour Audubon, les oiseaux, bref il y a une fibre écologique chez lui. De plus l'écriture fait que cela se lit avec bonheur.

Ecologie, le mot est lâché! Audubon est considéré comme un des précurseurs, disons qu'il est de son époque, celle où comme récemment encore au 20ème siècle pour étudier un oiseau on l'abattait d'abord (à la limite mon chat use de la même méthode) mais ses réflexions deviennent à contre-courant, au fur et à mesure d'une prise de conscience.

Les pigeons migrateurs comptaient des milliards d'individus au 19eme siècle encore. Mais oups le dernier est mort en 1914 au zoo de Cincinnati. Suite aux massacres Audubon réfléchit que "un observateur qui ne connaîtrait pas ces oiseaux pourrait conclure que ces dévastations menacent l'espèce." Il va aussi jusqu'à écrire "Seule la disparition progressive de nos forêts pourrait amener leur disparition." Première moitié du 19ème siècle, pas dans le journal d'hier matin!

Sa passion, ce sont les oiseaux, pour les décrire et les illustrer il parcourt l'est des Etats Unis, va jusqu'en Floride, au Labrador, dans le Yellowstone, et au cours des décennies voit changer le pays, suite au déboisement et au massacre des animaux. Son regard sur le destin des Indiens est aussi celui d'un coureur des bois habitué à les fréquenter et les apprécier. Regard qui n'est pas celui des américains en général, ces populations étant décimées et déplacées.

"Il les observe, écoute leurs histoires. Et devine une vérité qui échappe complètement à ses contemporains : sur ce territoire où cinq millions de Blancs ne subsistent qu'au prix d'une destruction irrémédiable du milieu, deux voire trois fois plus d'Indiens ont prospéré des siècles durant dans le respect de la nature." ( citation du livre d'H Gourdin)

Que dire encore? Je n'ai pas parlé de la vie d'Audubon, ses explorations, son énergie, sa lutte pour venir à bout de son œuvre, qu'il devait ensuite faire éditer, diffuser, etc. Une pensée pour son épouse Lucy qui le voyait partir durant des mois. N'espérez même pas acquérir un exemplaire de ses Birds of America, ça part dans les 7 ou 8 millions d'euros (mais à mon avis ça les vaut largement, rien que regarder sur écran la beauté des aquarelles, leurs couleurs, la vie qui s'en dégage...)

Pour terminer, ah oui les pingouins? Audubon n'en a pas vu au Labrador (déjà disparus en 1833) ni en France (présent encore de son temps sur les côtes normandes -si!). Il a été attesté dans les calanques, sur la côte basque, etc. Disparu du vivant d'Audubon. Bon nageur, ne sachant pas voler. Représenté sur la couverture du livre.

Coup de coeur, forcément!

jeudi 5 mai 2022

La guerre des mondes


 La guerre des mondes

War of the worlds, 1898

H.G. Wells

folio, 2020

Traduit par Henry D. Davray

Préface de Norman Spinrad

(très intéressante mais qui raconte la fin, donc à lire après)


Tout le monde (ou presque) a entendu parler de cette œuvre, et je pensais l'avoir déjà lue. Finalement, non, rien ne m'est revenu en mémoire au cours de ma lecture. Bien sûr, les Martiens, dotés d'une technologie leur permettant d'arriver sur Terre, ont pour projet de la conquérir, commençant par le sud est de l'Angleterre victorienne. Au début, les habitants sont intrigués, puis rapidement affolés, et fuient. L'armée ne peut rien contre les Martiens, qui emploient fumées toxiques et rayons incendiaires. 

J'ai littéralement avalé ce roman, absolument fascinant de bout en bout. Le narrateur réside dans un petit village et se révèle, parfois sans le désirer, un témoin privilégié du désastre. Son domaine est la 'philosophie spéculative' et ses réflexions au fil du texte, sûrement celles de Wells, sont fort intéressantes.

"Nous, les hommes, créatures qui habitons cette terre, nous devons être, pour eux du moins, aussi étrangers et misérables que le sont pour nous les singes ou les lémuriens."" Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre propre race, non seulement sur des espèces animales, comme le bison et le dodo, mais sur les races humaines inférieures. Les Tasmaniens, en dépit de leur conformation humaine, furent en l'espace de cinquante ans entièrement balayés du monde dans une guerre d'extermination engagée par les immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres  de miséricorde que nous puissions nous plaindre de ce que les Martiens aient fait la guerre dans ce même esprit?"

Renversement de situation et de point de vue, donc. 

Ce qui est frappant aussi, est que ce sont des narrateurs (il y a aussi le frère du narrateur principal, qui s'échappe de justesse) à hauteur d'homme, plongés dans les destructions. Par exemple, la fuite des habitants de Londres est ressentie comme si on y était, les semaines passées à se cacher des Martiens tout proches, aussi.

Une lecture absolument incontournable.

Pourquoi cette lecture? La petite liste en a parlé récemment, ça a fait tilt, et puis je voulais emprunter La machine à explorer le temps, qui n'était pas à la bibli, alors j'ai pris La guerre des mondes, et je suis ravie!

Avis babelio

lundi 2 mai 2022

Les années sans soleil


 Les années sans soleil

Vincent Message

Seuil, 2022


Depuis Les veilleurs, (un pavé à découvrir!), je considère Vincent Message comme un auteur à suivre, et ce ne sont pas ces 'années sans soleil' qui me feront changer d'avis.

Tout démarre par les passagers d'un avion rembarqués fissa dans leur avion d 'arrivée, une impression de bizarrerie face à des autorités américaines rétives au dialogue, que se passe-t-il? Une anomalie? 

Non, même si le flouté demeure quand Elias Torres le toulousain retrouve famille, amis et collègues. Les rues de Toulouse se vident, la plupart des commerces ferment, les déplacements sont restreints. Une guerre, un bug, un événement climatique?

Non, le premier confinement évoqué sans insistance particulière. "Les années sans soleil, ce serait notre histoire à nous, celle de notre famille et de la bande qui l'entoure, et avant tout, peut-être, le récit incertain de mon histoire à moi."

Ecrivain talentueux sans doute, mais assez confidentiel, Elias travaille dans une librairie, lui et ses amis sont des passionnés de littérature, on le sent. "L'honnêteté obligeait à dire qu'on pouvait survivre sans livres, pas sans manger. Les librairies qui mettaient la clé sous la porte pour être remplacées par des sandwicheries en faisaient chaque année l'imparable démonstration. La question était simplement de savoir si c'était encore une vie qui en valait la peine."

"J'admets que le travail en librairie a quelque chose pour moi d'assez ambivalent. C'est parce que je ne peux pas gagner ma vie en laissant les autres vendre mes livres que je la gagne en vendant les livres des autres. (...) D'autant que dans ce commerce, la nouveauté ne chasse pas la fond. Le roman qui vient de sortir subit encore la concurrence légèrement déloyale d'Homère et de Virginia Woolf. Je ne peux pas en vouloir à la personne qui ressort d'une librairie avec un de leurs livres plutôt qu'avec un d ceux d'Elias Torres - je ferais exactement la même chose à sa place."

Il lui faut s'occuper, il cherche quelles ont été les pires années de l'histoire de l'humanité. Le voilà donc plongé dans des recherches (fascinantes) sur des décennies du 6ème siècle qui ont eu des conséquences sur toute la planète, dues peut-être à l'éruption de volcan(s). De fil en aiguille lisant l'œuvre de Procope de Césarée.

Au dehors, la vie continue, on sait tous comment, mais sa fille Maud va vivre des événements traumatisants.

Je l'ai dit, j'ai vraiment aimé cette lecture. Sans grand étonnement, je découvre que Nicole en a parlé. 

Ce que j'aime aussi, ce sont toutes ces petites réflexions au détour d'un paragraphe.

"Cela étant, on ne sait jamais ce qu'on cherche quand on espionne dans la bibliothèque d'un autre."

"J'aime assez cette idée de dormir à l'hôtel dans la ville où j'habite."

Avis babelio, bibliosurf