jeudi 30 juin 2022

La force des femmes


 La force des femmes

Puiser dans la résilience pour réparer le monde

Denis Mukwege

Gallimard, 2021

Traduit par Marie Chuvin et Laetitia Devaux


Né en 1955 dans une famille de l'est du Congo, une zone proche du Rwanda, Burundi et Ouganda, le docteur Denis Mukwege a voulu rester dans son pays (après une formation en France), là où les besoins en gynécologie obstétrique étaient criants. Le taux de mortalité maternelle y est effarant. 

"Aujourd'hui seuls deux pays au monde ne prévoient pas une forme de congé payé pour la mère. Il s'agit en premier lieu de la Papouasie Nouvelle Guinée, et des Etats-Unis." Le président actuel a un plan. Mais Noires et Latino-Américaines sont mal loties sur ce plan.

On le constate assez rapidement, le récit de l'auteur, dans sa biographie complète et passionnante, prend de la hauteur et s'intéresse aux femmes en général de part le monde.

Dès les années 90, les conflits dans la région s'étendent et là encore les principales victimes sont les femmes, souvent extrêmement jeunes. Enlèvements, viols, les détails sont écœurants, nécessaires mais pas étalés inutilement. Gynécologue chirurgien, le docteur répare les femmes, physiquement lorsque c'est encore possible, psychiquement mais pas toujours,  leur force est immense. On sent sa grande admiration pour ces femmes.

En cherchant les causes (en effet, pourquoi dans cette zone du pays et pas à côté?)

"La carte que nous avons produite, qui superposait les zones avec des taux de viol élevés et les zones d'extraction, montrait de façon frappante le lien entre violences sexuelles et lutte pour le contrôle des minerais, métaux et diamants."

On le sait, le Congo est dit un "scandale géologique", dont profite peu le peuple congolais. Pour ceux qui ignoreraient les grandes lignes de l'histoire congolaise, on retrouve en résumé ce que j'avais lu dans Congo de David van Reybrouk.

Denis Mukwege lutte donc à son niveau pour que ça change, rencontrant des communautés, essayant de faire évoluer certaines mentalités misogynes. Pour cela, il donne quelques idées, particulièrement dans l'éducation des garçons.

Le problème de la violence à l'égard des femmes et des viols de masse lors des conflits ne se limite pas au Congo. Nadia Murad, jeune femme Yézidi, a reçu en 2018 le pris Nobel de la paix, avec le docteur Mukwege.

En conclusion, disons que ce livre est à lire, j'ai été bousculée bien sûr, mais des lueurs d'espoir existent, tant qu'il y aura des gens comme ce docteur et ses collaborateurs au Congo.

Avis babelio

lundi 27 juin 2022

Les amoureux de Sylvia


 Les amoureux de Sylvia

Sylvia's lovers, 1863

Elisabeth Gaskell

Fayard, 2012

Traduit par Françoise du Sorbier


Un bon gros roman victorien, oui, ça faisait longtemps! Celui-ci se déroule dans une petite ville au bord de la mer, Monkshaven, dans les dernières années du 18ème siècle, quand l'ennemi (héréditaire) était la France (et Bonaparte!). La marine anglaise a besoin d'hommes pour la guerre, usant parfois de méthodes brutales pour les enrôler, enlevant donc contre leur gré des marins de la région côtière. Ce contexte va avoir son importance lors de plusieurs épisodes du roman.

Fille unique d'un couple de fermiers près de Monkshaven, Sylvia n'a au début guère de soucis plus importants que de choisir la couleur d'un tissu acheté à la boutique des Foster. Boutique où travaille l'assez terne Philip, amoureux transi et cousin de Sylvia. Mais celle-ci se laisse prendre au charme de Kinraid, marin, harponneur sur un bateau chasseur de baleines jusqu'au Groenland.

Il m'a fallu tout de même quelques pages pour sentir l'histoire décoller, car Gaskell prend son temps pour planter le décor et immerger le lecteur (de son temps, de notre temps) dans l'ambiance rurale. Les personnages autour du trio principal se dessinent bien. Dont ceux d'amoureux timides, tels Hester à l'égard de Philip.

L'assez frivole et insouciante Sylvia va devoir évoluer suite à des drames dans sa vie, que le lecteur découvrira. Arrivée aux deux tiers du roman, je pensais d'ailleurs que c'était plié, sans surprises, mais je me trompais, il restait encore des événements à découvrir, jusqu'à une fin haletante, quoique un poil  mélodramatique.

Ce n'est pas le roman le plus connu d'Elisabeth Gaskell, mais sans doute le plus triste ou noir.

Avis babelio, Agnès

jeudi 23 juin 2022

Les vaisseaux du temps


 Les vaisseaux du temps

The time ships

Stephen Baxter

Robert Laffont, poche2003

Traduit par Bernard Sigaud


Stephen Baxter, à lire Wikipédia, est professeur de Mathématiques, de Physique et d'Informatique, et, sans peur, s'est lancé dans l'écriture de la suite de la mythique œuvre de Wells, dont la fin était assez ouverte. L'on sait pourquoi, grâce à lui, et l'on retrouve le même voyageur du temps, aussi victorien et non dénué d'opinions préconçues, qu'il saura cependant surmonter. Classiquement, le texte de ces Vaisseaux du temps est parvenu à l'éditeur de façon brumeuse, sans qu'il soit aisé de savoir s'il s'agit de fiction ou pas! La fin restera aussi ouverte...

A la question "faut-il avoir lu d'abord La machine à explorer le temps?" je répondrais que oui, ce serait dommage de se priver de cette œuvre géniale, et courte. Mais sachez que Baxter rappelle les péripéties principales du récit de Wells dès que besoin est.

Le voilà désireux de sauver Weena, hélas il réalise que tout a changé. Son incursion dans le futur a changé ce monde des Eloïs et des Morlocks. Accompagné d'un Morlock (complètement différent de ceux de Wells), il revient à son époque, et là je préfère ne pas trop en dire, car ça voyage pas mal! Dans une Angleterre du 20ème siècle en proie à la guerre avec l'Allemagne, une guerre faisant désespérer de l'être humain, mais poursuivie des millions d'années avant notre époque.

Bon, j'avoue que certains passages, en particulier avec la terre glacée, sont bourrés d'explications scientifiques et de descriptions qui m'ont laissée sur le flan. Peu importe, certains voyages sont plus passionnants que d'autres...  L'on rencontre quelques personnages intéressants, tels Nebogipfel le Morlock, qui accompagnera le narrateur presque jusqu'au bout, et même le narrateur tout jeune! Tant pis pour les impossibilités, c'est expliqué, pourquoi pas!

Question style, Baxter a choisi de coller à celui de Wells, c'est cohérent. Quant à une question non résolue de La machine à explorer le temps, à savoir d'où vient la plattnérite, Baxter a intelligemment bouclé la boucle.

Une LC avec le squatteur chez dasola et A girl (on n'a pas été au top pour la date commune)

Une lecture qui entre dans le cadre du mois Wells, non? Le logo vient de chez La petite liste. Détails chez elle. Le co blogueur de Dasola est aussi organisateur.

lundi 20 juin 2022

Ma fabuleuse aventure avec les bourdons


 Ma fabuleuse aventure avec les bourdons

récit

Dave Goulson

Gaïa éditions, 2019

Traduit par Jérémy Oriol


Tel un bourdon à la recherche de nectar ou pollen, un instinct très sûr m'a conduite dans le rayon animalier de la médiathèque (590 zoologie), délaissant pour une fois le rayon Récits de voyages (côte 910). Et j'ai immédiatement senti que ce livre allait convenir. Un auteur anglais, doté d'un solide humour, par ailleurs une pointure de l'étude des bourdons.

Les quoi? Si tout comme moi vous ignorez tout de ces bestioles, ce livre est pour vous! Tout d'abord, il ne produit pas de miel et ne pique pas. Je pense que c'est  rondouillet (et mignon). Quand on l'embête, il file plus loin.

Pour ceux qui se sont régalés des aventures de Gerald Durrell à Corfou, sachez que Dave Goulson est lui aussi tombé tôt dans la marmite de l'observation (ses parents étaient vraiment sympas) au cours de son enfance dans la campagne anglaise. Il en a fait son sujet d'étude, son métier. En effet le bourdon ne se contente pas de bourdonner, il est essentiel dans la pollinisation (et donc notre nourriture à nous humains pollueurs)(sauf si vous voulez polliniser 'à la main' les fleurs de tomates). 

Alerte! Le bourdon, faute de fleurs à butiner, disparait. C'est là qu'interviennent les chercheurs (hum, mener ses recherches en Nouvelle Zélande en janvier, il y a pire quand on habite le Royaume-Uni, l'auteur reconnaît lui-même que c'est un argument) et ils font montre d'imagination fertile pour étudier ces petits animaux. Vraiment fertile, je vous dis.

Dave Goulson a même acquis un petit domaine dans l'ouest de la France, histoire de fournir une grande et belle prairie bien fleurie à ses chouchous et bien sûr les étudier encore mieux.

Sans être spécialiste, j'ai l'impression qu'un jardin même petit mais pas vraiment entretenu (le mien, hum) est un paradis pour les bourdons, à voir les visites fréquentes qu'ils y rendent depuis des semaines, passant des arbustes au thym et autres fleurs du moment. Je les observe de près (et ai même pu voir un moro-sphynx, pas un bourdon, mais un truc que je n'avais jamais vu de ma vie! en pleine activité). Prochaine étape : repérer un nid de bourdons.

Vous l'aurez compris : coup de coeur

 "La prochaine fois que vous presserez un tube de ketchup sur votre fish & chips, prenez donc un peu de temps pour réfléchir à la nature du monde moderne. Votre ketchup a très probablement été fabriqué dans une usine des Pays-bas à partir de tomates cultivées en Espagne, pollinisées par des bourdons turcs élevés dans une usine de Slovaquie. Je suis convaincu que notre chaîne alimentaire n'a pas besoin d'être aussi alambiquée."

Avis babelio

jeudi 16 juin 2022

Marie Curie prend un amant




Marie Curie prend un amant

Irène Frain

Seuil, 2015



A l'époque, à savoir plus d'un siècle en arrière, les journaux trainant les personnalités dans la boue existaient déjà, même si sans internet leurs écrits se répandaient moins loin et moins vite (on l'espère). Mais des duels pouvaient avoir lieu, avec témoins et tout et tout. 

Sous un titre un poil choc, Irène Frain écrit en fait une passionnante autobiographie de Marie Curie. Tout part pour elle de la découverte chez un bouquiniste d'une livret bleu datant de l'époque où les adversaires de Marie Curie s'en donnaient à cœur joie. Pas du tout parce qu'elle avait obtenu un prix Nobel, encore moins parce qu'un second lui était promis (quoique, s'ils avaient pu l'en empêcher), mais parce qu'on avait découvert (grâce à des lettres volées) qu'elle avait un amant, Paul Langevin, éminent physicien lui aussi. Elle était veuve depuis plusieurs années, lui, marié et mal marié, mais elle était considérée comme complice d'un adultère. Une liaison fort discrète qui dut prendre fin.

Toute une époque, quoi. Irène Frain a  fort bien reconstitué ces moments de labeur où le couple Curie travaillait dans son hangar à découvrir la radioactivité, évoqué ces réunions où chimistes, physiciens de très haut vol discutaient jusqu'à pas d'heure. Mais elle sait aussi faire sentir ces moments de fragilité ou de fermeté de son héroïne. Elle a pu consulter des lettres, le fameux livret bleu et les carnets de comptes de Marie Curie, où les dépenses ont beaucoup changé lorsqu'elle et Paul se rencontraient fréquemment. Un travail de fourmi, et parfois l'on sent poindre l'émotion de l'auteur.

Pour terminer, je me souviens du livre de Rosa Montero, L'idée ridicule de ne plus te revoir, là aussi belle évocation de Pierre et Marie Curie.

Avis babelio, Géraldine (merci A girl de me l'avoir signalé)