vendredi 20 janvier 2017

Une île, une forteresse

Une île, une forteresse
Hélène Gaudy
inculte/dernière marge, 2016


Terezin...
Tout le monde ou presque connaît ou croit connaître. Oui, ce 'ghetto modèle', oui, ce film intitulé "Hitler offre une ville aux juifs". Hélène Gaudy s'y est rendue à deux reprises.

"Il va falloir remonter le fil qui mène à ces images, à leur germe, à la naissance de leur aberration. Voir les rues où l'on a forcé les internés à jouer leur propre rôle, à se rendre au théâtre et au concert, à se coucher sur les flancs des remparts. Photographier cette ville où s'est noué un rapport si particulier à l'image, interroger ceux qui l'ont connue et ceux qui la connaissent, sans savoir encore si ce qui me conduit ici est la question du mensonge, celle des traces ou celle de leur imbrication intime, puisque même les traces peuvent devenir mensongères selon qui les exhume et qui les met en scène."

Au départ, c'est une petite ville tchèque de quelques milliers d'habitants, construite sur le modèle des forteresses de Vauban:
http://www.avantgarde-prague.fr/decouverte-de-prague/excursions-privees-hors-de-prague/la-forteresse-de-terezin/
En 1942 les habitants sont priés de partir (certains reviendront plus tard) et des dizaines de milliers de juifs de tous âges y seront enfermés, mourant sur place ou expédiés à Auschwitz. Ville surpeuplée, donc. Des compositeurs, des musiciens y passèrent, des dessins sont restés, dont des dessins d'enfants, parfois retrouvés de façon fortuite.
Bedřich Fritta, Vue de Theresienstadt
merci wikipedia
Bien avant le film tourné en 1944, une délégation de la Croix Rouge avait visité la ville, et le chapitre de Une île, un forteresse justement intitulé Cité Potemkine raconte cet incroyable aveuglement de la délégation (j'ai appris aussi qu'il y avait eu une visite à Auschwitz, bien évidemment 'bidouillée' avant).

Mais Hélène Gaudy ne se contentera pas de se rendre à Terezin, elle ira en Pologne, là où disparut son grand père (le livre lui est dédié). Passé et présent se mêlent, Terezin l'actuelle devenue touristique (voir sur internet, c'est organisé) l’entraînent en banlieue parisienne, où l'on peut retrouver (un peu et à moindre échelle bien sûr)) un phénomène similaire

"La difficulté de vivre dans une ville qui n'est ni vraiment un lieu de vie, ni un lieu de mémoire, le sentiment d'indifférence, de lassitude et de délaissement de ses habitants, l'impression d'une superposition bancale de strates dont chacune viserait à recouvrir la précédente : j'ai trouvé tout cela dans un autre lieu, Drancy, où la cité de la Muette, qui a été le plus grand camp d'internement des Juifs de France, est aujourd'hui une cité HLM.
Une délégation de la Croix Rouge est également venue la visiter en 1944, quelques jours avant la visite de Roussel à Theresienstadt. Là aussi, on a tenté de rendre les lieux présentables. Là aussi, on a du mal, aujourd'hui, à savoir quoi faire de ces murs, comment les insérer, encore, dans le paysage."

Des photos de l'époque existent, trompeuses, mais
"Les ficelles sont plus vicieuses, moins apparentes que je l'avais cru et la mise en scène, suffisamment fondue dans les souvenirs qu’elle imite pour que les témoins eux-mêmes ne l'aient pas remarquée."

Y est passée, parmi bien d'autres, Marceline Loridan-Ivens, y est mort Robert Desnos.
"Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne
Comme un soir en dormant tu nous en fis récit
Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie 
Là-bas où le destin de notre siècle saigne"

Et puis
"Dans la petite forteresse, il y a aussi la cellule de Gavrilo Princip qui, en assassinant l'archiduc François-Ferdinand et sa femme, la duchesse de Hohenberg, roturière pour une fois épousée par amour, a déclenché la première guerre mondiale." Son médecin de l'époque fut interné à Terezin (puis déporté en Pologne).
"Les strates de l'Histoire surgissent nues, absurdes sous la lumière d’une seule vie."

Conclusion : A lire absolument, ce document, cette recherche fort complète (je n'ai pas tout évoqué) magistralement composée, réfléchie et écrite.


En parlent : charybde

mercredi 18 janvier 2017

S'enfuir

S'enfuir
Récit d'un otage
Guy Delisle
Dargaud, 2016


Le nom de Delisle sur une couverture est gage de qualité, mais en dépit des avis positifs, j'attendais un peu le gars au tournant: quoi, passionner le lecteur sur plus de 400 pages avec l'histoire d'un otage dans le Caucase, menotté à un radiateur la plupart du temps... Un otage qui s'ennuie, somnole, gamberge, espère, tient le compte du calendrier.

Hé bien c'est la BD coup de coeur de ma fin 2016! Chapeau Guy Delisle (et chapeau Christophe André). L'histoire est racontée complètement au niveau de l'otage, l'on ressent ses espoirs (différés), ses interrogations, son humour (ben si)(surtout quand il imagine les dialogues entre ses ravisseurs), son souci de tenir le calendrier, de repérer les petits détails, de passer le temps en se remémorant des batailles napoléoniennes (il n'avait rien à lire, quelle horreur!), et le moment où ça s'emballe vers la fin est particulièrement réussi (non, je ne raconterai rien)


lundi 16 janvier 2017

Rien (oui, c'est le titre)

Rien
Emmanuel Venet
Verdier, 2013


Trop fort, Emmanuel Venet. Franchement, question titre peu attirant, on frôle le record du monde. Mais heureusement, après lecture de deux de ses (minces) opus, je savais que sous la couverture jaune de Verdier se cachait sûrement une pépite que je n'allais pas rater, non mais!

Un couple, Agnès et le narrateur, dont le mariage atteint 20 ans d'âge sans trop de brillance, ont loué une chambre au Negresco. Hélas celle où logea Jean-Germain Gaucher et Marthe Lambert n'existe plus. Jean-Germain Gaucher? Mais oui, ce compositeur fin 19ème début 20ème, dont les seules œuvres valables ne furent jamais données, et qui se fit connaître par des opérettes ou chansons données en cabaret parisien. Une vie ratée à tous points de vue, se terminant sous un demi-queue Pleyel en 1924 (oui, sous, et ça pèse lourd). Mais, avec Emmanuel Venet, une vie passionnante, écrite d'une écriture impeccable bourrée de second degré. Une vie en écho avec celle du narrateur, musicologue n'ayant produit que d'obscurs volumes sur ce musicien de troisième zone...

Était-il trop gentil pour réussir?
"Tous les génies se conduisent envers autrui comme des butors voire des délinquants, profitent et abusent de leurs proches en toute sérénité, se font entretenir sans contrepartie et finissent par mordre, un jour ou l'autre, la main qui les a nourris. Un véritable artiste ne s'inquiète nullement pour le bonheur de ses enfants: au mieux il les condamne aux travaux forcés comme Bach, dont les marmots engendrés par douzaines consacraient leurs vertes années à copier les parties séparées de ses cantates; au pire il ne les reconnaît pas lorsqu'il les croise dans la rue, comme Schumann dont l'unique obsession consistait à écrire des pièces en apparence faciles mais exigeant une extrême virtuosité, histoire d'obliger sa femme à des prouesses pianistiques que le public ne détecterait pas."

Hélas les jouissives pages 112 et 113 sont bien longues à recopier, où l'auteur se lâche férocement sur les touristes du bout du monde, les amateurs d'automobiles, les écrans divers...

Les avis de charybde 27,

Dernier petit livre (43 pages) à la médiathèque

Ferdière, psychiatre d'Antonin Artaud
Emmanuel Venet
Verdier, 2006

Si vous connaissez en gros l'histoire, c'est à lire car transfiguré par l'écriture d'Emmanuel Venet.
Si comme moi vous ne connaissez que le nom d'Artaud, vous apprendrez que Ferdière était son psychiatre dans les années 40, noté comme poète et médecin, beaucoup critiqué (à l'époque certaines méthodes étaient limite limite, mais il a essayé de nourrir ses patients, c'est à son crédit)
A lire évidemment.

En parlent : charybde 27,

Voilà, j'ai lu les quatre présents à la bibli, maintenant vous lisez Venet, je ne peux plus rien pour vous!

vendredi 13 janvier 2017

Numero 11

Numero 11
Jonathan Coe
Gallimard, 2016
Traduit par Josée Kamoun


Cela ne se discute pas, je lis systématiquement tous les romans de Jonathan Coe. Voici donc le dernier en date, dévoré bien sûr, mais dont je sors avec une drôle d'impression.

Une fois n'est pas coutume, avant d'écrire mon billet, je suis allée en relire d'autres, j'aime vivre dangereusement mais espère éviter quand même le plagiat... Voir donc les avis de Nicole, Delphine, clara, qui confirment ce que j'en avais compris (ouf!)

Jonathan Coe s'amuse visiblement pas mal avec ce numéro 11, qui revient à plusieurs reprises dans le roman, que ce soit le numéro du bus emprunté par Alison et sa mère Vic à Birmingham, le numéro de la villa de la mystérieuse Phoebe (mais zut, ce n'était pas déjà un personnage de Coe? je n'ai rien trouvé et pourtant...) et un numéro de Downing Street, celui du Chancelier de l'échiquier, où se réunissent des gens très importants intervenant secondairement dans le roman.

Dès l'abord une impression d'éparpillement de l'intrigue et des personnages, heureusement le lecteur peut se fixer sur Rachel et Alison, âgées de 10 à 20 ans en gros au cours du roman. Ce sont juste des camarades de classe, puis des amies, puis la vie les sépare, puis etc. Mais le roman peut très bien se focaliser au départ sur Rachel et son frère, dans une parodie de roman 'à faire peur', sur Vic, avec une émission de télé-réalité, sur Laura, professeur de Rachel dont le mari était obnubilé par un film de 10 minutes passé une fois à la télévision des années auparavant, sur un jeune policier dans aussi une parodie d'enquête, pour terminer avec une incursion dans le fantastique, terminée le soir (pas question de lâcher l'affaire) mais prudemment suivie de quelques pages plus neutres d'un autre livre. Oui, j'ai bien dormi.

Tout cela est extrêmement intéressant, et à force les fils se nouent et le lecteur  s'aperçoit que mille petits détails reviennent ou font sens. Bien évidemment c'est la société anglaise qui prend quelques coups, avec des très très riches complètement déconnectés du vrai monde et ceux survivant grâce à la banque alimentaire, les idéalistes et ceux à la limite du légal (disons même, de l'autre côté, fric oblige); l'on retrouve une famille de Testament à l'anglaise (mais pas besoin de trop connaître). La fin, comme clara, m'a laissée un peu pantoise, mais à y revenir à tête reposée, c'est un bon roman et je demeure fidèle à l'auteur!

D'ailleurs depuis j'ai emprunté Testament à l'anglaise (pour relecture) et Les nains de la mort (qui m'avait échappé!). Chic alors!


mercredi 11 janvier 2017

Les cris de l'innocente

Les cris de l'innocente
The screaming of the innocent, 2002
Unity Dow
Actes Sud, actes noirs, 2006
Traduit par Céline Schwaller


Unity Dow est botswanaise, a été juge à la cour suprême de son pays, et a écrit des romans, dont celui-ci, qui n'est d’ailleurs pas qu'un polar!

Alors prêts à partir pour le Botswana? Plus particulièrement dans le delta de l'Okavango? Pas pour du tourisme, mais pour mieux connaître la réalité de la vie villageoise.

Nous sommes en 1999. Amantle effectue son service national (obligatoire) dans un dispensaire de brousse. Elle désire devenir médecin, mais en attendant elle s'investit bien, y compris quand les deux infirmières tire au flanc lui demandent de ranger un débarras. Voilà qu'elle met la main sur un carton contenant des vêtements ensanglantés, remettant à la lumière une histoire de disparition de fillette dans le village cinq ans auparavant. La police avait conclu à une attaque de lion, les villageois à l'étouffement d'une affaire de meurtre rituel. La tenace Amantle va faire bouger ses amis dévoués, et des personnages haut placés (mais là, contre leur gré)

Je m'attendais à une enquête policière classique, mais, pour mon grand bonheur, j'ai eu l'impression de vivre au Botswana.
Un long et passionnant chapitre, par exemple, raconte l'enfance de la petite Amantle, dernière née et première de la famille à aller à l'école. Villageois et citadins sont aussi enclins à des croyances les poussant à la violence, et hélas le pays n'échappe pas à d'autres maux, tels la corruption... Le lecteur peut s'émouvoir, mais aussi s'amuser (en dépit du sujet). Passionnant de bout en bout.

Apprécions la fréquente ironie du texte (ce Disanka est un des meurtriers, on le sait au départ)
"A tous les égards, donc, M. Disanka était un honnête homme. Il possédait des commerces florissants, une bonne épouse, une bonne maîtresse qui savait élever seule ses enfants, de bons enfants légitimes, et de bonnes ex-maîtresses qui savaient élever seules leurs enfants et qui étaient à l'occasion disponibles pour rompre la monotonie de l'épouse et de la maîtresse actuelle. Après tout, les gens ne disaient-ils pas souvent qu'un homme ne pouvait se nourrir uniquement de porridge."

"Je ne vis pas passer la nuit dans la brousse, avec des hyènes qui hurlent et des éléphants qui font trembler le sol! Et puis il y a des lions, par ici!" (citation spéciale pour Fanja)

Lire le monde chez Tête de lecture