vendredi 18 janvier 2019

Retour à Lemberg

Retour à Lemberg
East West street
On  the Origins of 'Genocide' and 'Crimes Against Humanity'
Philippe Sands
Albin Michel, 2017
Traduit par Astrid von Busekist


Avocat international, Philippe Sands fut invité en 2010 à participer à une conférence à Lviv (Ukraine). Ville où son grand-père Leon Buchholz est né en 1904. Suite à cela il se lance dans une grande enquête sur les traces de Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, eux nés près de cette même ville, où ils ont fait leurs études. Hersch, avec le concept de 'Crimes contre l'humanité', et Raphael, avec celui de 'Génocide', ont eu à jouer un rôle lors du procès de Nuremberg et leurs idées sont encore d'actualité. Le dernier personnage ayant retenu l'attention de Philippe Sands est Hans Frank, avocat et ministre de l'Allemagne nazie, gouverneur général de Pologne, condamné et exécuté à Nuremberg.en 1946 pour crimes contre l'humanité.

Lviv est le nom actuel, mais cela fut bien compliqué auparavant! "Entre septembre 1914 et juillet 1944, le gouvernement de la ville changea huit fois. Longtemps capitale du 'royaume de Galicie et de Lodomérie, du grand-duché de Cracovie et des duchés d'Auschwitz et de Zator - oui, il s'agit bien de cet Auschwitz-là-, la ville passa aux Autrichiens et aux Russes, puis à nouveau aux Autrichiens, ensuite brièvement à l'Ukraine occidentale, à la Pologne, à l'Union soviétique, à l'Allemagne, à nouveau à l'Union soviétique, et finalement à l'Ukraine, à laquelle elle appartient encore aujourd'hui. Dans le royaume de Galicie dont Leon, petit garçon, arpentait les rues, se mêlaient les Polonais, les Ukrainiens, les juifs et beaucoup d'autres. Et pourtant, moins de trois décennies plus tard, à l'heure où Hans Frank entrait dans la salle d'audience 600, lors du dernier jour du procès de Nuremberg, l'ensemble de la communauté juive avait été exterminée, et les Polonais avaient été déplacés."

Lemberg, Lviv, Lviv, Lwow, au fil du temps...

Ecriture fluide, bonne pédagogie de l'auteur qui n'hésite pas à bien éclaircir et répéter un détail s'il le faut, livre à lire absolument, dont je fais un coup de cœur, mais je préviens que ça peut bousculer.

Philippe Sands s'est lancé dans des recherches familiales (avec découvertes, des décennies plus tard), et a su rendre l'atmosphère de Lemberg (et autres noms) et Vienne. Les familles des trois originaires de Galicie ont été quasiment anéanties, très peu échappant de justesse à la mort. Le livre est illustré de nombreuses photographies et le coeur se serre...

Forcément j'ai lu sans empathie l'histoire d'Hans Frank, et celle du procès de Nuremberg, avec ses accusés plaidant non coupables et l'évocation de leurs crimes, émaillé en coulisse par les désirs de Lauterpacht et Lemkin de défendre leurs idées.

Crimes contres l'humanité, génocide, . "La distinction est-elle importante? Importe-t-il que la loi cherche à vous protéger parce que vous êtes un individu ou parce qu'il se trouve que vous appartenez à un groupe?" Voir aussi page 346 et 446.

Allez, heureusement qu'il y a Miss Tilney, l'anglaise qui n'a pas hésité à risquer sa vie pour sauver des Juifs. Durant ma lecture je me demandais 'mais quoi elle n'est pas Juste?' Ouf, si! En 2013 Philippe Sands a "envoyé les documents, le récit de tout ce que j'avais découvert sur elle, ainsi que deux déclarations assermentées, l'une signée par ma mère, l'autre par Shula Trotman, à Yad Vashem, le mémorial de l'holocauste à Jérusalem. Le 29 septembre 2013, Miss Tilney a été reconnue comme juste parmi les nations."

Forcément ce genre de livre n'a pas échappé à Dominique, qui comme d'habitude illustre magnifiquement ses billets.

mercredi 16 janvier 2019

La moisson des innocents / Ombres et soleil

Ayant eu en décembre pas mal de voyages en train, il fallait des lectures assez courtes et prenantes, d'où ces polars qui ont parfaitement répondu à mes attentes.

La moisson des innocents
Les enquêtes du généalogiste
Dan Waddell
Babel noir, 2016
Traduit par Jean-René Dastugue


Après Code 1879 je désespérais presque de trouver les autres volumes de la série, ici c'est le troisième mais cela n'est pas gênant, je me mettrai en quête du deuxième plus tard, dès que je ressentirai le besoin d'une bonne histoire policière 'qu'on ne lâche pas', avec un fond intéressant, et pas de détails gore avec faux suspense!

Vingt ans plus tôt l'inspecteur Foster a enquêté sur une affaire qui lui a laissé de pénibles souvenirs : deux gamins ont tabassé et laissé mourant un vieil homme de leur village. Procès, condamnation, puis après quelques années libération sous une nouvelle identité. Or voilà que Foster découvre que les deux viennent d'être assassinés. Il doit retourner sur les lieux du premier crime, celui de ses débuts dans la police.
Ce n'est qu'assez tardivement dans le roman qu'apparaît Nigel Barnes le généalogiste dans la série, de façon inattendue (je ne dirai rien). cela crée une petite rupture pour le lecteur, très brève, jusqu'au final (je ne dirai rien).

Une lecture parfaitement satisfaisante et recommandée!

Ombres et soleil
Dominique Sylvain
Viviane Hamy, 2014

Il y a un bout, j'avais lu des romans de la série et connaissais donc Lola Jost et Ingrid Diesel. Lola est retraitée de la police mais se lance quand même dans une enquête pour défendre un de ses amis policiers accusé d'un crime. Ingrid travaille dorénavant à Las Vegas et n'hésite pas à venir à la rescousse de son amie.
Dominique Sylvain reprend ses personnages, expliquant rapidement et efficacement dans le cours des premiers chapitres ce qui est nécessaire, et j'ai eu un peu l'impression d'une 'suite', cependant le roman forme un tout bien terminé.
Une enquête absolument sans temps morts, peut-être même pas le temps de réfléchir?, et aux nombreux rebondissements. Des dialogues ciselés. Un talent pour les dialogues et les ambiances, que l'on soit à Abidjan, Hong Kong ou Paris. Pourquoi ai-je délaissé cette auteur, mystère!

lundi 14 janvier 2019

Les frères K

Les Frères K
The brothers K, 1992
D.J. Duncan
Toussaint Louverture, 2018
Traduit par Vincent Raynaud

Si je dis Toussaint Louverture, et bon gros vieux roman comme les américains savent en pondre régulièrement, avec souvent le coeur du lecteur dans un grand huit 'on rigole/on pleure', cela devrait suffire, non?
Ha non?

Dans la famille Chance, vous avez : le père, fan et joueur de base ball, qui a su transmettre sa passion à ses fils, Everett, Peter, Irwin et Kincaid (en gros le narrateur principal, mais pas que lui), mais pas vraiment à ses jumelles, et à son épouse Laura, pilier de l'église adventiste du coin.
Autant le dire tout de suite : il y aura beaucoup beaucoup de base ball là-dedans, et un poil moins mais quand même d'adventisme et de religion. Le lecteur pourra s'en tirer car l'humour est quasiment omniprésent. Pas que drôle d'ailleurs, au fil du temps le tragi-comique s'installe (et j'ai terminé en larmes)(petite nature). D'ailleurs base ball et religion, pour faire court, seront plus ou moins abandonnés par les enfants. Everett tournant hippie, Peter bouddhiste, Irwin fidèle à ses convictions, lui, et Kincaid, observateur.
L'histoire se déroule durant les décennies 1950-1960, avec guerre du Vietnam pour les garçons, qui choisiront différentes solutions face au problème de la conscription.

Pourquoi ce titre? N'ayant pas lu les frères Kamarazov, j'ignore la part russe de l'affaire, mais il y a un rapport avec le base ball.
Alors en conclusion : lisez ce fichtrement bon bouquin!

En parlent hop sous la couette, jérôme,

Challenge de Philippe

vendredi 11 janvier 2019

La transparence du temps

La transparence du temps
La transparencia del tempo
Leonardo Padura
Métailié, 2019
Traduit par Elena Zayas


Sachez-le, bonnes gens, Métailié fête ses 40 ans, et en profité pour opérer un petit changement d'apparence, très classe avec le rabat, mais qu'on se rassure, le contenu demeure de qualité. Et comme Padura est un de mes chouchous, pourquoi s'en priver? Merci donc à l'éditrice.

"Conde sentit le parfum du Santiago, un rhum vieux servi dans un verre bas et ventru, le plus adapté à ce contenu doré et chaud, et il eut l'impression d'être un personnage de roman qu'on aurait changé de livre. Par erreur."

Mario Conde, notre ex-policier (depuis 25 ans) préféré n'a pas trop le moral, à l'approche de ses 60 ans! Pourtant ses amis et son amoureuse font toujours partie de sa vie. Financièrement il vivote à chercher et vendre des livres anciens.
Un de ses anciens copains de lycée le contacte. Bobby, lui, a bien réussi, malheureusement il a été victime d'un vol, du tout venant facile à revendre, mais aussi bijoux et une vierge noire à laquelle il est fort attaché. Voilà donc Conde menant une enquête, parallèle à celle officielle (des parallèles qui se rejoignent), et l'on retrouve des cadavres. Il est dans le brouillard, mais bien sûr à la fin il en saura plus.

C'est un vrai plaisir de retrouver Conde et son entourage, un Conde carburant à l'alcool et aux cigarettes, parfois désabusé, et trouvant encore à s'étonner de ses découvertes à la Havane. Un ville déglinguée que cherchent à fuir même ses amis. Des quartiers plus que misérables où survivent des immigrés de l'intérieur de Cuba aux beaux quartiers, des petits voyous aux riches marchands d'art, il va tout fréquenter, dans une enquête flirtant parfois avec la transparence du temps, sur les pas d'Antoni Barral, quelle idée fantastique et réussie!

mercredi 9 janvier 2019

Eloge de l'ombre

Eloge de l'ombre
Junichiro Tanizaki
Pleiade, 1997
Traduit par René Sieffert
(existe chez Verdier)


Junichiro Tanizaki (1886 -1965) a écrit Éloge de l'ombre en 1933. Pour en savoir plus sur cet écrivain japonais, wikipedia fait bien le travail.
Comme souvent j'ai oublié quel blog a parlé récemment de Le chat, son maître et ses deux maîtresses, de façon telle que j'ai noté ça dans ma LAL. A la bibliothèque, constatant qu'y existent deux gros Pléiade (!!!) j'ai demandé conseil et opté de démarrer par Éloge de l'ombre. Bingo! (et en fouinant je retrouve des billets récents chez cécile, mais pas cette histoire de chats)

Dans ce court essai à l'écriture fluide (bravo au traducteur en tout cas) l'auteur compare occident et Japon, en ce qui concerne l'amour de l'ombre et celui de la lumière, s'attristant de la baisse des traditions japonaises et l'envahissement des lumières trop vives.
Dans tous les domaines. Le chauffage, les toilettes, le papier, la vaisselle, la cuisine, le théâtre no et le kabuki, la couleur de la peau, le maquillage des femmes... Pour moi ce fut l'occasion de faire connaissance avec l'art de vivre à la japonaise (en tout cas dans les années 1930) et rien que pour cela je recommande cette lecture qui devrait ravir les friands de Japon. C'est subtil, non dénué d'humour.

Quelques passages (mais il faudrait citer in extenso tellement c'est agréable et intéressant!)
Où je découvre qu'il existe déjà un beau florilège de passages... J'en propose quand même :

"En fait on peut dire que l'obscurité est la condition indispensable pour apprécier la beauté d'un laque.
De nos jours on en est venu à fabriquer aussi des 'laques blancs', mais de tout temps la surface des laques avait été noire, brune ou rouge, autant de couleurs qui constituaient une stratification de je ne sais combien de 'couches d'obscurité', qui faisaient penser à quelque matérialisation des ténèbres environnantes. Un coffret, un plateau de table basse, une étagère de laque brillante à dessin de poudre d'or, peuvent paraître tapageurs, criards, voire vulgaires; mais faites une expérience : plongez l'espace qui les entoure dans une noire obscurité, puis substituez à la lumière solaire ou électrique la lueur d'une unique lampe à huile ou d'une chandelle, et vous verrez aussitôt ces objets tapageurs prendre de la profondeur, de la sobriété et de la densité.
Lorsque les artisans d'autrefois enduisaient de laque ces objets, lorsqu'ils y traçaient des dessins à la poudre d'or, ils avaient nécessairement en tête l'image de quelque chambre ténébreuse et visaient donc sans nul doute l'effet à obtenir dans une lumière indigente; s'ils usaient de dorures à profusion, on peut présumer qu'ils tenaient compte de la manière dont elles se détacheraient sur l'obscurité ambiante, et de la mesure dans laquelle elles réfléchiraient la lumière des lampes. car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lumière diffuse qui par instants en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables."

"La cuisine japonaise en tout cas, si elle est servie dans un endroit trop bien éclairé, dans de la vaisselle à dominante blanche, en perd la moitié de son attrait. La soupe au miso rouge, par exemple, que nous consommons tous les matins, voyez un peu sa couleur et vous comprendrez aisément qu'on l'ait inventée dans les sombres maisons d'autrefois. Il m'est arrivé un jour, convié ç une réunion de thé, de m'y voir présenter du miso, et cette soupe bourbeuse, couleur d'argile, que n'avais toujours consommée sans y prêter attention, je lui découvris soudain, en la voyant, à la lueur diffuse des chandelles, qui stagnait au fond du bol de laque noir, une réelle profondeur et une teinte des plus appétissantes."

"Et le riz tout le premier, sa seule vue, lorsqu'il est présenté dans une boîte de laque noire et brillante déposée dans un coin obscur, satisfait notre sens esthétique et du même coup stimule notre appétit."

Les avis de Arts et lettres, babelio, dominique de Nuages et vent, lecture écriture (le bouquineur ici directement), Luocine, Dominique (superbes photos comme d'habitude), Sandrion,