lundi 22 mai 2017

La rabouilleuse

La Rabouilleuse
Honoré de Balzac
Cercle du biblophile


J'ai juste appris que le titre donné en traduction anglaise est The black sheep (le mouton noir) et franchement, c'est finalement un excellent titre! Parue en plusieurs parties au début des années 1840, l'oeuvre appartient aux Scènes de la vie de province, et, s'il y apparaît bien une rabouilleuse, ce sont les figures de deux frères qui en ressortent tout du long. Ou bien un célibataire dont l'héritage suscite des convoitises. Il paraît que si dans un roman le méchant est réussi, le roman aussi, alors là on est gâté, il y a deux méchants... (en fait c'est plutôt pour les films, selon Hitchcock, mais bon, on voit l'idée)

A l'origine de cette relecture (lecture commune avec Fanja), il y a un passage à Issoudun pour découvrir quelques toiles de Zao Wu Ki lors d'une caniculaire journée d'août 2016. Et comme je me souvenais que La rabouilleuse se déroule à Issoudun, hop c'était parti, LAL +1. Oui, il ne nous faut pas grand chose...

"Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut exprimer : l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner à l'ide d’une grosse branche d'arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce naturelle à l'innocence."

Flore, donc, la Rabouilleuse, n'arrive qu'au milieu du roman, attirant l'attention du père de Jean-Jacques Rouget et d'Agathe Bridau, deux frère et soeur ne s'étant pas vus depuis des décennies. Auparavant Balzac nous régale des aventures d'Agathe à Paris, son veuvage de Bridau, sa préférence pour son aîné Philippe, militaire de métier et voyou de A à Z, et son incompréhension du talent de Joseph, son cadet, peintre peinant à être reconnu.
Jean-Jacques Rouget hérite toute la fortune de son père, et tombe sous la coupe de ladite Rabouilleuse, qui le mène par le bout du nez. Mais elle va tomber amoureuse d'un certain Max, militaire et voyou tout autant que Philippe.
Il faut agir vite, l'argent risque de tomber dans l’escarcelle de Flore et Max, arrivent donc à Issoudun les 'parisiens', les Bridau, quoi...

Cela paraît compliqué, mais Balzac mène bien son lecteur (je me suis quand même demandé quand le roman allait commencer, j'attendais la rabouilleuse du titre) et tout ce qu'il raconte est intéressant, vivement mené, et on s'amuse fort la plupart du temps. Cela forme finalement un tout (ouf!) et l'amateur de Balzac prend plaisir à reconnaître des figures de passages, des noms connus de la Comédie Humaine. Voilà donc un 'classique' laissant un bon goût en bouche.

Deux petits passages qui m'ont amusée
"Florentine a sa mère; tu comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la bonne femme est sa vraie mère." (oui, ces actrices et femmes du demi-monde...)

"Vous ne savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des femmes nues.
-Mais ils y font du feu, j'espère."

Clin d'oeil avec notre présent :
"Il exista de 1815 à 1823 , et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la mère Cognette."
Hé bien le restaurant La Cognette existe toujours, mais depuis que Balzac le fréquenta, les tarifs se sont bien envolés.
Je me suis amusée aussi de ce
"Hochon, jadis receveur des tailles à Selles en Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la soeur du subdélégué, le galant Lousteau."

vendredi 19 mai 2017

Faut-il manger les animaux?

Faut-il manger les animaux?
Eating animals
Jonathan Safran Foer
Editions de l'Olivier, 2011



Ce n'est pas le premier livre sur le sujet que je lis, mais peu ont passé l'épreuve du billet de blog. Ici, à l'instar de Défaite des maîtres et possesseurs , l'écriture est celle d'un romancier. Ce n'est pourtant pas un roman, tout est vrai, les notes en fin de livre sont détaillées, les enquêtes sur le terrain multiples et les souvenirs familiaux méritent crédibilité. Ce n'est pas 'agréable à lire', oh que non!, mais c'est absolument passionnant de bout en bout. Alors même si l'on pense 'encore un de ces machins destinés à nous faire honte de manger de la viande', on peut découvrir ce que JS Foer nous raconte sur le sujet, et si on se délecte ordinairement  de thrillers à vous hérisser le poil, hélas certains passages donneront la nausée à tout humain de sensibilité normale.

Pour avoir lu récemment Antispéciste d'Aymeric Caron (un poil longuet et dispersé), Le végétarien sans peine de Gabriel Bertaud (plein d'humour et recommandé), et Sommes nous trop 'bêtes' pour comprendre l'intelligence des animaux de Frans de Waal (à lire!), j'attaquais Faut-il manger les animaux avec de bonnes bases, non? Mais fichtre, le gros du bouquin de JS Foer concerne l'élevage industriel et l'abattage industriel, et c'est très très rude à lire par moments. Mais il faut le lire. Ces industries sont là pour faire du fric, et si c'est rentable, c'est parce que ce sont les impôts des citoyens qui réparent les désordres écologiques et sanitaires.

Dès le départ il n'assène pas ses opinions, il reconnaît que manger c'est bien plus qu'ingérer de la nourriture (j'adore sa grand mère, rescapée de la seconde guerre mondiale, affamée et refusant de manger du porc, "- pas même si ça te sauvait la vie? -Si plus rien n'a d'importance, il n'y a plus rien à sauver.", il raconte ses cheminements, et surtout il montre plusieurs aspects de l'élevage et de l'abattage, en rencontrant des éleveurs respectueux des animaux. "Des éleveurs peuvent être végétariens, des végétaliens peuvent construire des abattoirs" (il en a vu). Bref, il laisse parler des personnes d'opinions diverses voire contraires.

Tout de même au détour d'une phrase il coupe la respiration du lecteur, souvent au moyen d'images ou en sachant faire parler les chiffres secs. Un poulet en batterie possède comme place la taille d'une feuille A4; si on déguste une assiette de sushis, et que l'on devait y présenter tous les animaux tués lors de la pêche des ingrédients, l'assiette devrait mesurer un peu plus d'un mètre cinquante de diamètre.

Chaque fois que vous prenez une décision concernant votre alimentation, vous pratiquez l'élevage par procuration (Wendell Berry)
"Le fait d'être végétarienne ne me dégage d'aucune responsabilité quant à la façon qu'a notre pays d'élever les animaux."

Je suis ressortie de là un peu assommée. Rassurez-vous, je ne vais pas donner de leçons, je mange encore de la viande, provenant d'endroits pas clairement déterminés, mais ça fait son chemin... le pire étant que je n'aime pas vraiment la viande à ce point, juste la flemme de devoir changer les façons de cuisiner (et d'y passer plus de temps). De plus je comprends très bien que pour des raisons de santé on ne puisse devenir végétarien, ou alors qu'au fin fond du désert les éleveurs ne puissent survivre que de leurs animaux.

Les avis de colimasson, cachou (tu me manques, et quels commentaires sur ce billet!), Nelfe (cité par cachou justement) et last but not least, Sandrine (son billet m'a incitée à lire ce bouquin déjà dans ma LAL mentale quelque part)(on a déjà discuté du sujet, je sais ...)

mercredi 17 mai 2017

imaqa

imaqa
Flemming Jensen
Gaïa, 2002
Traduit par Ines Jorgensen




Si comme le conseille ce roman vous suivez les plus beaux icebergs, vous arriverez au fond du fjord d'Umanaq, dans le comptoir de Nunaqarfik. Prévoir vêtements chauds.

Sinon, il est tout à fait possible de se délecter bien au chaud à la maison de l'histoire de l'instituteur danois Martin, qui, dans les années 70, a demandé sa mutation à Nunakarfiq. La réalité sera à la hauteur de ses rêves, mais aussi un poil différente. Affrontant sa hiérarchie pour qui l'enseignement doit se faire en danois (langue que ne parlent pas les enfants) et refusant les manuels éloignés de leur univers, il apprend le groenlandais et s'immerge dans la vie du village, parfois moqué mais toujours gentiment.

Dans ces années 70 il semble que la vie des habitants n'avait pas encore trop changé, l'on vit de pêche et de chasse, mais le progrès pointe son nez; le tiraillement entre deux modes de vie est illustré par le jeune Jakunquaq (Jakob) et son père Abala (Abraham).(Ces prénoms donnés aux groenlandais leur sont imprononçables et "impraticables à moins que l'on ne vise une carrière dans le Mossad").

Une roman qui dès les premières pages m'a laissé présager un coup de coeur. Plein d'humour et d'ironie jamais méchante, et aussi de tendresse, d'émotion. Des instants drôles ou tragiques. L'on a fortement envie d'aller s'installer là-bas. Je me demande si l'on y joue toujours à la roulette groenlandaise (mouarf) et si toute occasion est bonne pour se réjouir ensemble. L'alcool continue-t-il à sévir et les produits étrangers à envahir, reste-t-il des pêcheurs chasseurs?
(pour y avoir passé quelques jours -en août, prudence!- j'ai quelques craintes là-dessus, mais les paysages sont bluffants)(voir ici)

" En pensant à l'imposante quantité de mots groenlandais qu'il avait appris depuis son arrivée, il fut soudain frappé par le fait qu'il n'était jamais tombé sur la locution 'parce que'.(...)
Au Groenland, lorsqu'on se trouve face à une situation difficile, qui exige un choix ou une décision claire, alors c'est un tout autre mot qui s'impose toujours : imaqa ...peut-être." (l'auteur a choisi l'ancienne orthographe sans majuscule en début de mot)

Les avis de Hélène, le hibou et le papou,

Et hop dans Lire le monde

lundi 15 mai 2017

Article 353 du code pénal

Article 353 du code pénal
Tanguy Viel
Editions de minuit, 2017




" En tout cas, c'est comme ça qu'aujourd'hui je me représente la dernière décennie quand j'en amène toutes les lignes ici même devant vous, et ça fait comme un cerf-volant dont j'actionnerais les commandes depuis une plage, comme si soudain j'avais une vue claire et comme surnaturelle du temps qui passe, mais c'est toujours facile, j'ai dit, avec le recul, de tisser les choses en destin, et alors border les années avec je ne sais quels piquets ou poteaux d'angle et même une couleur qui en dessinerait la teinte définitive. Seulement quand on était dedans, dans chaque année ouverte sur quelle bouteille de champagne, il n'y a jamais eu de carte IGN qu'on nous aurait distribuée le jour de l'an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d'autre que les lignes un peu floues qu'on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c'est tout. Et que tout le problème c'est qu'il faut encore prendre les virages soi-même. Encore que me concernant, je n'ai pas eu l'impression de prendre beaucoup de virages.C'est l'avantage de la bêtise : on reste au carrefour et on attend de se faire renverser par une voiture."

J'ignore comment fonctionnent les rouages de la justice, toujours est-il que peu après son arrestation Martial Kermeur se retrouve dans le bureau d'un juge à raconter les années précédant un meurtre qu'il ne nie absolument pas. Un juge patient et pas très occupé, alors? Mais j'ai vérifié -pour le billet- cet article existe et je déconseille d'en prendre connaissance avant lecture du roman, ce serait dommage.

Mais tant mieux pour le lecteur, qui loin de compatir à la mort d'un affairiste véreux, s'attache à Kermeur, à Le Goff, à Erwan le fils de Kermeur, trahis, trompés, par ce beau parleur de Lazenec. Nous sommes en Bretagne, près de Brest, l'auteur originaire de là-bas s'en amuse au début ("je peux considérer qu'en matière de brume, on n'a pas grand chose à envier à l'Angleterre"  "voyez, il y avait du soleil -il y a du soleil ici quelquefois"), avant d'opter pour le récit d'une tragédie poignante. On sait que ça va mal se passer, que ça va mal se terminer, on se demande pourquoi, comment, et Kermeur répond à nos objections muettes, l'enchaînement est terrible, le souffle coupé, on souffre, on est impuissant.

"Ce genre de type, c'est comme la pluie, y a rien d'autre à faire qu'attendre que ça cesse."

Parfait pour lire sous la contrainte (je rappelle qu'il s'agit de suivre une contrainte pas méchante, changeant régulièrement, et efficace pour attaquer la PAL).

vendredi 12 mai 2017

Une bobine de fil bleu

Une bobine de fil bleu
A spool of blue thread
Anne Tyler
Phébus, 2017
Traduit par Cyrielle Ayakatsikas


Je parle volontairement de ce beau roman juste après Les inséparables, (d'ailleurs je les ai lus d'affilée, juste un court thriller entre deux), car s'il s'agit pour chacun de découvrir plusieurs générations d'une même famille, à l'arrivée, autant l'un ne m'a pas passionnée, autant l'autre est un coup de coeur. Comme quoi...

On pourrait penser, encore une histoire de famille, avec les parents Red et Abby, les quatre enfants, au cours de plusieurs décennies, un retour juste comme ça vers les parents de Red (mais quel récit, et quel meilleur moment pour saisir ce que fut l'Amérique pauvre des années 30)(et l'histoire de la balancelle!). Une famille plutôt comme les autres, avec Denny le fils toujours hors du cercle, Nora la belle-fille toujours calme.

Mais Anne Tyler est vraiment une enchanteresse, la reine du petit détail, elle déroule l'histoire dans l'ordre où elle l'a décidé, vous prend dans ses filets, c'est plein de finesse, de tendresse et d'ironie camouflée, je n'ai pas l'intention d'en dire plus, il faut découvrir ce roman (et Anne Tyler si ce n'est déjà fait)

Les avis de winniethepooh,