mercredi 21 février 2018

Je ne suis pas une héroïne

Je ne suis pas une héroïne
Nicolas Fargues
P.O.L., 2018

Sans l'avis de  cuné, le nom de l'éditeur et de l'auteur, je n'aurais pas pris garde à ce roman, qui pourtant ne mérite pas d'être ignoré comme cela semble.

Le problème c'est que pour préserver le plaisir de la découverte je n'ai pas envie de trop en dire; surtout que savoir que la narratrice est une trentenaire parisienne à bonnes copines, enchaînant les rencontres amoureuses et autant de déceptions (elle voudrait un Jim -le prince charmant, quoi- mais ne tombe que sur des Jimmy - alias ça va pour un temps- selon le classement en cours entre copines) ferait croire à un chick lit de plus. Que nenni! Géralde n'a pas sa langue dans sa poche et n'est pas toujours politiquement correcte dans ses pensées et ses dires.

Ce roman a été écrit dans le cadre d'une résidence en Nouvelle-Zélande et je peux vous dire que je n'ai qu'une envie, foncer là-bas! Sans que ce soit artificiel ou plaqué dans l'histoire, Géralde s'y rend ...

"Il m'avait pourtant semblé si naturel d'improviser ce voyage, aussi aisément que si j'avais décidé, mettons, de ne pas descendre à ma station de métro habituelle pour poursuivre jusqu'au bout, historie de voir à quoi cela pouvait ressembler, le terminus de ma ligne. Cela m'avait paru plein de sens, de ne pas procéder raisonnablement pour une fois, de prendre une telle décision uniquement parce que cela semblait une folle décision. Surtout, je ne me trouvais aucune bonne raison de ne pas la prendre. (...) j'avais beaucoup pensé à cette phrase de Jean Cocteau que j'avais un jour entendue citer par Christiane Taubira, sur France Inter : ' Dans la vie, on ne regrette que ce qu'on n'a pas fait.' (...) Je me disais: En partant tu n'appartiendras plus à la catégorie des gens qui disent J'aimerais bien , ou bien Je vais. Mais à celle qui fait."

Durant une bonne partie de ma lecture, je devais me forcer à me souvenir que Nicolas Fargues est un homme, tellement il s'était mis dans la tête d'une jeune femme. Qui plus d'une jeune femme dont je choisis de ne rien dire de plus, avec ses prises de position parfois détonantes. Franchement, le lecteur est passé dans une sorte d'essoreuse, remettant en cause son ignorance potentielle sur les relations entre sexes, couches sociales et origines...

lundi 19 février 2018

Les huit montagnes

Les huit montagnes
Le otto montagne
Paolo Cognetti
Stock La cosmopolite, 2017
Traduit par Anita Rochedy




Pourquoi cette lecture? Je n'ai vu que des avis conquis, émanant d'un large panel de lecteurs, alors allons-y pour découvrir ces huit montagnes venant d'Italie.
Le roman étant par ailleurs toujours emprunté à la bibliothèque, la tension montait depuis des semaines : je le voulais!

Pietro est milanais, son père adore crapahuter en montagne. Voilà les parents de Pietro louant une maison très simple dans un petit village mourant tout doucement, Grana. Là Pietro fait connaissance de Bruno, âgé de onze ans lui aussi et dont la situation scolaire semble peu claire, sa famille l'employant en montagne à divers travaux. Pietro et Bruno deviennent amis, le second entraînant le premier à la découverte des coins perdus, tandis que le père de Pietro essaie de les emmener en plus haute montagne.
Comme dit la quatrième de couverture, roman d'apprentissage et de filiation. Bien.

Des années plus tard, deuxième partie. La vie a continué. Père et fils n'avaient plus guère d'atomes crochus. Les deux jeunes se sont perdus de vue. Jusqu'à ce que Pietro se voie obligé de retourner à Grana et renouer avec Bruno, qui durant des années était proche du père de Pietro.

En troisième partie, l'amitié entre les désormais adultes est plus forte que jamais, même à des kilomètres de distance.

Si je dis que je me suis parfois ennuyée, surtout en première partie et que seuls les avis des autres m'ont poussée à y aller voir, me jettera-t-on la pierre? (ramassée dans ces montagnes)
Un poil de nature ne m'effraie pas, j'aime Mario Rigoni Stern (pour rester dans les mêmes régions) et les pères et mères taiseux, pourquoi pas. Mais il y faut la manière, et là je n'ai pas frémi du tout. Le vent ne m'a rien chuchoté, les paysages m'ont laissée indifférente. Il m'aurait fallu sans doute plus d'aspérités dans les phrases, des prises comme lors d'escalades, quoi.

Heureusement, sans tomber sous le charme, hein!, j'ai apprécié certains passages, comme les carnets de messages dans les boîtes de conserve, les avalanches quand Bruno et Pietro sont dans la maison, le construction de celle-ci, le dur travail de Bruno dans les alpages, l'évolution -et le déclin tout de même- de Grana, bref, plutôt ce qui se trouve dans les deux derniers tiers. La mère de Pietro est pour moi devenue au fil du temps un personnage fortement intéressant aussi.

Les avis de cathulu, saxaoul, dominique, plein d'autres mais google fait de la résistance ... Je n'ai pas trouvé d'avis mitigé, en fait.

vendredi 16 février 2018

Love & Frienship / Only Children

Love & Friendship
Alison Lurie
Abacus, 1986
Paru en 1962
(en français, Les amours d'Emily Turner)


S'attaquer à Alison Lurie (ma dernière lubie de redécouverte) en VO? Hé bien, très facile finalement. Sous ce titre très austénien, son premier paru, se cachent des histoires d'amour et d'amitié; bon titre, donc.

Le début
"The day on which Emily Stockwell Turner fell out of love with her husband began must like other days."
(Le jour où Emily cessa d'aimer son mari commença comme les autres jours )(je traduis rapidou)

Issue d'une famille aisée de l'est des Etats-Unis, Emily a étudié dans les meilleures écoles pour jeunes filles de sa classe sociale. Holman, son mari, rencontré lors d'une soirée à New York où il n'aurait jamais dû logiquement se trouver, vient de Chicago et d'un milieu beaucoup plus populaire. Son salaire de professeur à Convers College peine à être supérieur à la rente d'Emily 'sans travailler'. Pour achever le tableau, leurs deux pères peuvent être dits travaillant dans la banque, celui d'Emily comme le gros directeur, et celui d'Holman comme portier. Mais le mariage fonctionne depuis quelques années, et leur fils Freddy a quatre ans.

La nature a horreur du vide, dit-on, Emily remplit ses journées en se rendant à une boutique de vêtements de seconde main (thé et papotages, de plus), et surtout visitant longuement Miranda, elle aussi épouse de professeur. Là elle va rencontra Will, professeur -et compositeur-, pour un flirt au début, mais...

L'intérêt du roman ne vient pas que de l'évolution des relations entre Emily et Will, pourtant finement racontées, avec des ellipses étonnantes. Plus généralement, Alison Lurie a le chic pour ne pas allonger la sauce, dialogues et gestes suffisent la plupart du temps à laisser percevoir les pensées des protagonistes. Le lecteur aux aguets des petits détails saura combler ce qui manque.

Il dépend aussi, en arrière plan, mais tellement prégnant et non sans conséquences, du petit monde universitaire fréquenté par les Turner. Bruits de couloir, évolutions de carrière. Convers College est un petit monde dans le pas si grand monde de la ville de Convers, apparaissant comme au fin fond d'un trou, et avec un climat hivernal épouvantable.

Chaque chapitre se termine par des extraits de lettres envoyées par Allen Ingram, écrivain et professeur, à un de ses amis. L'humour d'Alison Lurie est à son maximum dans ces courts passages, où il dissèque ce qui l'entoure. Car dans ces coins là, rien ne peut demeurer caché bien longtemps.
"This college may be run by men and for men -the town is run by women for women. And not the slightest event can occur here (or not occur) without its being noticed. Out in the world a scandal spreads quickly and is gone, expanding in fading rings like wawes from a stone tossed into a river, washed away down to sea. In this pond -this puddle- the ripples reach shore and bounce back, interlacing, till the whole surface becomes a net of lines."

(le collège est régi par les hommes pour les hommes, mais la ville par les femmes pour les femmes. Aucun événement même le plus minuscule ne peut arriver -ou pas- sans être remarqué.Ailleurs dans le monde un scandale s'étale rapidement en cercles diminuant comme des vagues quand une pierre a été jetée dans une rivière, balayé jusqu'à la mer. Dans cette mare -cette flaque- les rides atteignent la rive, reviennent, s'entremêlent, jusqu'à ce que toute la surface devienne un lacis de lignes.)

Plus rarement, Alison Lurie use de jolies formules
"his wife looks like a pre-Raphaelite watercolour that's been left out in the rain."
(sa femme ressemblait à une aquarelle préraphaélite laissée dehors dans la pluie)

Autre couverture


Ayant repéré que les petites filles de 9 ans apparaissant dans Only children se nomment Mary Ann Hubbard (bientôt Miranda, donc sans doute l'amie baba cool d'Emily) et Lolly Zimmern (Lorin Jones, héroïne d'un autre roman d'Alison Lurie paraît-il?), il me fallait le lire sans attendre.

Only Children
Comme des enfants
Alison Lurie
Abacus 1990, paru en 1979

En 1935, en pleine dépression, Anna, directrice d’une chic école privée, a invité pour les fêtes du 4 juillet les Hubbard, Bill, Honey et leur fillette Mary Ann, ainsi que les Zimmern, Dan, Celia, Lennie  le fils de Dan d'un premier mariage, et leur fillette Lolly. Les deux filles sont dans la même classe de ladite école et, quoique extrêmement dissemblables, sont amies et savent bien jouer ensemble et inventer des histoires.
Les mères ne travaillent pas, Celia l'effacée aimerait pourtant mais son mari, publicitaire, ne le veut pas, quant à Honey, ça lui convient parfaitement, c'est l'exemple de la belle du sud, coquette et aimant le flirt.

Unité de lieu, la maison d'Anna, unité de temps, ces quelques jours de juillet. Un découpage en courtes séquences de quelques pages, certaines 'vues' par l’œil d'un des fillettes, principalement Mary Ann. C'est toujours un exercice délicat de rendre compte d'événements par le prisme enfantin, que le vocabulaire soit adapté... Heureusement Mary Ann est une petite fille intelligente et observatrice, dont le papa aime répondre à ses questions, et même si ses réflexions sont à côté de la plaque, elle en sait beaucoup, et Lolly aussi, en tout cas bien plus que ne le pensent leurs parents!

Les adultes mènent aussi leur vie, même si les activités sont souvent communes, et comme le dit la quatrième de couverture, parfois leur comportement est moins adulte que celui des enfants...

Mais ce qui m'a encore une fois épatée, c'est l'art d'Alison Lurie pour raconter une histoire et  plonger le lecteur dans les pensées des personnages sans grands développements. Des dialogues, parfois des phrases interrompues, des gestes, des regards, et le lecteur sait.

Par exemple un dialogue entre Anna et Celia au sujet du mariage. Anna vient de parler d'un homme qu'elle a connu et pas épousé, leurs vues sur le mariage n'étant pas les mêmes.
"Oh Anna, dit Celia avec une autre intonation -maternelle, impatiente. C'est juste parce que vous n'étiez pas amoureuse. C'est si différent quand on est amoureux.
Peut-être, dit Anna usant de l'indubitable manière des gens rejetant une déclaration mais désirant rester poli."
Plus tard :
"Leurs regards se rencontrèrent, les deux sourirent, pleines de pitié généreuse et pleine d'affection pour l'autre."
Le lecteur, lui, sait que quinze ans auparavant Anna et Dan (futur mari de Celia) se sont connus et c'est de lui que parlait Anna (et elle en était amoureuse). Le mariage de Dan et Celia est délicat, surtout pour Celia qui en est malheureuse. Tout cela, on le sait sans immenses développements et, mieux même, on le devine (aisément!)

mercredi 14 février 2018

Tu vas aimer notre froid

Tu vas aimer notre froid
Un hiver en Yakoutie
Harold Schuiten
Les impressions nouvelles, 2018



Remplaçant dans une école professionnelle belge, ex-journaliste pigiste, Harold Schuiten fouine sur internet, pour ses cours de géographie, et le voilà sur un site évoquant l'école Sakhabelge de Kepteni.
"Quelle probabilité statistique accorder à tout ça: l'existence au fin fond de la Sibérie, d’une école "belge" où on célébrerait la Belgique et où on enseignerait le français aux Yakoutes, une peuplade animiste? C'est comme si la matrice avait buggé, générant au hasard des tranches de présent incohérentes."

Quelques mois et quelques paperasseries plus tard, le voilà à Yakoutsk. Puis à Kepteni, petit village accessible seulement l'hiver, car pas de pont sur la très très large Léna, dont on doit attendre le gel pour passer dessus en voiture. Et quels véhicules! Pas un poil d'électronique, mais réparables facilement. La survie en dépend.

Une fois à Kepteni, le voilà enseignant le français (et l'anglais), découvrant la vie du village. Les ours? Oui, pas loin, mais ils dorment actuellement. La température? A - 45°, pas de cours pour les plus jeunes. A partir de - 47°, on arrête pour les plus âgés, à - 51 ° on ferme l'école.

Vaste et peu peuplé, on l'aura compris.

A lecture de ce (trop, hélas!) court livre, j'ai appris plein de choses sur la Yakoutie, et la Russie en général, l'auteur ayant poursuivi son voyage par le train jusqu'à l'extrême orient russe. "Pour vérifier qu'il n'y a rien. C'est le concept du voyage."

Dois-je ajouter que l'humour de l'auteur a beaucoup ajouté au plaisir du voyage?

Un article dans La libre Belgique, une émission,

Bonne pioche Masse critique Babelio

lundi 12 février 2018

Les couleurs de nos souvenirs

Les couleurs de nos souvenirs
Michel Pastoureau
Points  Seuil, 2010



Quant j'ai acheté ce livre (en 2015) je savais que je voulais découvrir l'auteur, peut-être pas avec ce titre, je pensais plutôt à Bleu, histoire d'une couleur (ou noir, ou vert) mais finalement ce petit poche s'est révélé être une excellente introduction à l'univers de l'auteur.

Quatrième de couverture (moins détaillée que celle de la première édition, tant mieux), mais très bien, pas besoin de la réécrire.
Que reste-t-il des couleurs de notre enfance ? Comment la couleur s'inscrit-elle dans le champ de la mémoire ? Comment est-elle capable de la stimuler ou de la transformer ? Pour tenter de répondre à ces questions, Michel Pastoureau nous propose un journal chromatique s'étendant sur plus d'un demi-siècle (1950-2010). Souvenirs personnels, notations prises sur le vif, propos débridés, digressions savantes, ce livre s'attache aux différents domaines où la couleur intervient : vocabulaire et faits de langue, mode et vêtements, objets et pratiques de la vie quotidienne, emblèmes et drapeaux, monde du sport, art et littérature.

Tour à tour ludique, poétique ou nostalgique, ce journal souligne combien la couleur est un lieu de mémoire, une source de plaisirs et plus encore une invitation au rêve.

Dès le départ il était clair que le côté autobiographique serait présent, et ce livre possède la saveur d'une enfance et adolescence parisiennes des années 50 et 60, abordées au fil de chapitres tels Le vêtement (ah les jeans), La vie quotidienne, Les arts et lettres, etc. Où l'on apprend que deux élèves furent renvoyées chez elles car elles avaient osé porter un pantalon rouge!, quelle est la couleur préférée de l'auteur (le vert) et celle de la majorité des occidentaux, son peintre préféré (Vermeer), comment un souvenir de couleur peut se révéler faux, le merveilleux souvenir d'un cadeau, le stylomine à quatre couleurs...

Le livre, plutôt court, fourmille de détails, de réflexions, parfois érudit mais toujours accessible, et parcouru d'un humour de bon aloi.

J'ai découvert avec étonnement combien ces études sur la couleur dont Pastoureau est le spécialiste n'ont pas été 'faciles et estimables' au départ et comment tout a commencé pour lui en classe de dessin de quatrième, avec l'héraldique.

Encore une fois, c'est un essai qui déchaîne mon enthousiasme!