mercredi 7 décembre 2016

Mr. North

Mr. North
Theophilus North, 1973
Thornton Wilder
Belfond, 2016
Traduit par Eric Chédaille



Allez, j'avoue tout de suite : ce roman fait partie de mes préférés depuis longtemps, et là , a-hum, c'est la troisième fois que je le lis, et j'ai saisi l'occasion de sa parution nouvelle pour le mettre en lumière. Oui, je sais, il y a tant de beaux roman à découvrir, alors pourquoi relire, hein? Pour savoir si le charme opère toujours? Pour passer encore du temps avec un vieil ami qui ne vous déçoit pas?

L'auteur, d'abord: né en 1897 dans le Wisconsin, il passe son enfance en chine et en Californie, a remporté trois Pulitzer et un National Book Award, et est décédé en 1975 dans le Connecticut. Il a écrit le scénario de L'ombre d'un doute (Hitchcock)

Le roman, ensuite:
En 1926, un jeune homme arrive à Newport (Rhode Island)(et hop pour un challenge états américains). Il vient de démissionner de l'enseignement, aspire à souffler quelque peu et finalement son temps d'armée à Newport quelques années auparavant lui a laissé de bons souvenirs de cette ville.
Originaire du Wisconsin (bien des éléments de la biographie de Wilder se retrouvent chez le narrateur!) et diplômé de Yale, Theophilus North doit gagner sa vie. Pour cela, il propose des cours de tennis aux enfants, ainsi que de diverses langues. Aux adultes, ce sera la lecture à domicile.
Toutes ces activités l'amènent à fréquenter différents milieux de Newport, des grandes familles riches et snobs à justement le petit peuple du personnel de maison, en passant par toutes les 'cités' de Newport, selon sa propre classification.

"Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l'était Versailles."

Notre jeune homme a des principes, garder un peu de liberté d'abord, et surtout observer une grande discrétion. Cette dernière qualité lui vaudra la confiance de bien des habitants rencontrés, et il se retrouvera à devoir conseiller, tirer d'affaire, bref, intervenir peu ou prou dans leur vie. La grande variété des histoires ainsi narrées est un des grands plaisirs de ce roman, ainsi que l'écriture fluide et élégante (bonne traduction, pour ce que j'en sais). Des moments plein d'humour, d'autres plus émouvants (ah l'histoire de Mino "Je n'ai jamais supporté de voir une expression d'accablement sur le visage d'une mère italienne").

Mais toutes ces histoires parlent-elles de personnages rencontrés par l'auteur?
"L'imagination se nourrit du souvenir. Si tel est leur désir, souvenir et imagination peuvent s'associer pour mettre en scène un bal des gens d maison, voire pour écrire un livre."

Les avis de Albertine, sharon,

lundi 5 décembre 2016

Une chasse au pouvoir

Une chasse au pouvoir
Chronique politique d'un village de France
Marie Desmartis
Anacharsis, 2012
Collection Les ethnographiques



Pourquoi ce livre? Ma bibli proposait quatre ou cinq livres de l'éditeur, choisi en décembre par Tête de lecture comme éditeur du mois, et ce titre était prometteur, voilà c'est tout.

De 2001 à 2006, Marie Desmartis a mené à Olignac (nom fictif donné au petit village landais concerné) une enquête/recherche dans le cadre de ses études. Elle connaissait déjà le village, dans lequel les élections municipales de 2001 avaient donné lieu à des surprises, puis à des réactions plus violentes (incendies). Elle va s'intéresser de plus près à l'histoire landaise, l'évolution d'une économie agro pastorale à une économie basée sur les plantations de pins, ainsi qu'aux changements dans la population d'Olignac durant les dernières décennies, qui pourraient aussi expliquer l'arrivée surprise (y compris la sienne!) à la mairie de Madame Fortier et son action en dépit de son peu de soutien à l'époque.
Elle assiste aux conseils municipaux, fréquentant surtout à son grand regret l'équipe municipale plus que les adversaires du maire.

Grâce sans doute à son "écriture subtile et entraînante", dixit dans la préface Alban Bensa, ce livre se lit 'comme un roman' et qui plus est un passionnant roman (parfois je devais me dire 'mais ce n'est pas un roman, le village et les habitants existent réellement!'). L'auteur reste centrée sur le village et, comme elle l'annonce dans son avant-propos, reconnaît qu’elle va forcément interagir sur le terrain, de par sa présence même. Préface et Avant-propos sont extrêmement intéressants, mais, comment dire, ont plus recours au jargon et sont moins fluides.
J'ai donc appris sur une discipline quasi inconnue de mes services, avec ses problèmes et ses limites, sur ce coin des Landes aussi, sur la politique locale et ses arcanes. Je recommande.

Un avis ici vraiment parfait!

L'occasion de découvrir l'éditeur du mois proposé par Tête de lecture (il existe un blog fait exprès!)

Et en plus je participe (encore!) au Lire sous la contrainte 

vendredi 2 décembre 2016

La ferme de cousine Judith

La ferme de cousine Judith
Cold Comfort Farm, 1932
Stella Gibbons
Belfond, 2016
Traduit par Iris Catella et Marie-Thérèse Baudron


Flora Poste est une toute jeune fraîche orpheline de dix-neuf ans, de peu de moyens financiers, et elle décide d'utiliser sa petite rente à loger chez un de ses nombreux cousins. Elle choisit les Starkadder, ceux de la ferme de Froid Accueil. (Tous les noms ou presque dans le roman sont de ce genre, et j'aurais préféré que l'on gardât le titre originel, au lieu d'une cousine Judith finalement à l'arrière plan, mais bon, ne chipotons pas).
Une ferme sombre, sale, une grand mère autoritaire et invisible, une cousine Judith dépressive, des cousins rustiques (ah Seth et Ruben!), la barque paraît chargée, mais le ton parodique, l'exagération plaisante, la fantaisie du tout emporte l'adhésion et l'on s'amuse beaucoup à suivre Flora dans ses tentatives de mettre de l'ordre là-dedans. Car Flora aime l'ordre, et au départ elle intervient dans ce but, et aussi pour s'amuser.

Les intellectuels londoniens et les nobliaux locaux ont aussi droit à leurs petits coups de griffe, mais le ton du roman n'est pas à la méchanceté, plutôt à la gentillesse. J'ai pris le tout comme une parodie (en plus d'une histoire que l'on ne lâche pas, avec sourire permanent!) et même un pastiche (ah le fameux secret de la grand mère et de la famille en général!)

Un roman un poil débridé et léger, qui fait du bien.

Merci aux éditions Belfond pour cette collection vintage et ses pépites.

Les avis de Jérôme , A girl (lu en VO)(oui, ce téléphone avec écran!), Hélène,

mercredi 30 novembre 2016

Le cornet acoustique

Le cornet acoustique
The ear trumpet (The hearing trumpet?)
Leonora Carrington
Flammarion, 1974
traduit par Henri Parisot


Leonora Carrington (1917, Angleterre-2011, Mexique) était totalement inconnue de mes services lorsque Fanja a fait part de son enthousiasme pour The hearing Trumpet (son billet) La dame est à la fois romancière et peintre, et a eu une vie bien remplie, voir wikipedia. Quant au roman...D'après la préface une seule copie en existait, que le préfacier remit à un conseiller culturel, et qui fut définitivement égarée. Mais! Des années plus tard l'auteur retrouva une autre copie, l'envoya au traducteur, justement, et le roman fut traduit et parut en français avant même l'anglais.

C'est parfaitement le genre de roman dont un résumé ne donne pas vraiment une idée exacte. Marion Leatherby, 99 ans (en VO il paraît que c'est 92) vit avec sa famille, en bonne santé, mis à part une petite surdité, d'où le cadeau d'un cornet acoustique de la part de son amie Carmella. Ce qui lui permet d'entendre une conversation où elle apprend qu'elle gêne et sera placée dans un établissement pour personnes âgées. Son rêve de découvrir la Laponie semble compromis, puisque tout cela se déroule au Mexique.

Jusque là tout paraît normal, n'est-ce pas? Carmella est bien un poil fantasque, Marion a des opinions étonnantes parfois, mais l'histoire va plonger dans, quoi? le fantastique? je ne sais pas; le surréalisme? sans doute puisque l'oeuvre de Leonora Carrington est cataloguée ainsi... Un final avec loups-garous (ou loups?), le graal chez les Templiers, des trucs ésotériques auxquels je n'ai rien compris, peu importe, je me suis bien amusée, parfois c'est du vrai délire, mais factuel et sérieux. L'arrivée de Carmella vers la fin, ses idées baroques en général, ça vaut le déplacement! J'ajouterai l'histoire gouleyante de Dona Rosalinda en plein milieu (Fanja tout comme moi trouve cela fort 'Don Quichotte').
Une grande expérience de lecture, où pas grand chose n'est épargné au lecteur (même pas la neige au Mexique). Pour lecteurs ne craignant pas un poil de fantaisie, quand même.

"je suis sûre que ce serait très agréable et très salutaire pour les humains de n'être soumis à aucune autorité. Il leur faudrait penser par eux-mêmes au lieu que ce soit la publicité, le cinéma, la police et les parlements qui leur disent ce qu'il convient de faire et de penser."

http://next.liberation.fr/arts/2011/05/27/deces-de-leonora-carrington-l-ultime-surrealiste_738787
Dans sa maison à Mexico

lundi 28 novembre 2016

Play

Play

Πλανόδιος σαλπιγκτής, 1989

Mènis Koumandarèas
ginkgo éditeur, 2016
Traduit par Nicole Le Bris


L'auteur (parce que moi en tout cas je ne connaissais pas du tout) est grec (on s'en doute quand même), né en 1931 et mort (assassiné) en 2014. Meurtre résolu grâce à un indice trouvé dans son dernier roman. Voir ici (et aussi quelques renseignements sur l'auteur). Découvrir cela m'a complètement épatée!

Play, comme le savent les plus de 20 ans (?) est la touche sur laquelle appuyer pour utiliser un magnétophone. Envoyé par son journal, un jeune homme prend contact pour interviewer un écrivain célèbre dans son appartement athénien. Au fil des rencontres, s'établit une sorte de jeu entre les deux, questions biaisées, réponses évasives. L'écrivain, qui a tout de Koumandaréas, sans être le narrateur, parle de son oeuvre, ses influences, sa conception de la littérature, et bien sûr de sa vie (ce qu'il veut bien en dire).

"Ecrire c'est une vie de forçat qui ne te laisse jamais de repos." "Rien de plus funeste pour la littérature, rien de pire à lui conseiller, que l'asservissement à la réalité.Même une interview comme celle de ce soir doit nécessairement demander à l'imagination de quoi la rendre plus convaincante." "Ecrire dans sa langue, c'est comme l'entendre pour la première fois. Les mots les plus habituels se chargent fortement et sonnent comme vierges : sans cela un texte ne peut prendre corps." "La difficulté n'est pas de critiquer la société. Tu trouves ça tous les jours dans les journaux. Ecrire une histoire, c'est une autre paire de manches, comme en musique de composer une mélodie capable de marquer les mémoires."

Beaucoup d’ambiguïté dans ce court roman, puisque le narrateur, le 'je' n'est pas l'auteur, celui-ci étant l'interviewé (merci à l'auteur des notes, signalant les œuvres de Koumandarèas). Narrateur ayant des velléités d'écrire, qui sait? "Écris une nouvelle, disons par exemple: tu as rencontré un écrivain.(...) Écris donc sur nous, je te donne la permission."
Ce que le lecteur a en mains.

Un grand merci à l'éditeur (croisé de salon en salon)

Edit : oups, mais ce grec rentre dans Lire le monde chez tête de lecture!