lundi 14 décembre 2015

La madeleine et le savant

La madeleine et le savant
Balade proustienne du côté de la psychologie cognitive
André Didierjean
Science ouverte, Seuil, 2015


Pouvais-je résister à ce livre -présenté par Marque-pages ici et  - unissant deux de mes sujets chouchous, à savoir les neurosciences et Proust? (Soyez sympas, ne fuyez pas encore à toutes jambes!)

"La psychologie cognitive est une discipline dont la spécificité est d'étudier les 'fonctions cognitives', telles que l'attention, le raisonnement  ou encore la mémoire". Oui, mais encore? En quoi ça me concerne? Que raconte ce livre, en fait, est-ce lisible, est-ce long (non, 175 pages)?

Chacun de ses lecteurs le sait, Proust excelle dans la description des comportements humains et cela va bien plus loin que le souvenir grâce à une madeleine (ou des pavés inégaux). La madeleine et le savant propose donc de découvrir les résultats de recherches illustrées par des passages du roman de Proust. Une façon agréable de découvrir - et sans souffrir! En si peu de pages l'auteur ne peut entrer dans trop de détails (mais à chacun de fouiller dans la bibliographie) et il est bien possible que certaines connaissances soient déjà bien vulgarisées et connues, comme les différents types de mémoire, les faux souvenirs et la faculté des bébés à distinguer les sons de toutes les langues.

Vous croyez que certains (certaines, dit-on) sont multi-tâches? Sachez que "notre système cognitif comporte une limite structurelle qui nous empêche de traiter deux informations en même temps. Dans cette optique, lorsque nous avons l'impression d'effectuer de manière simultanée deux opérations mentales, l'une des opérations est mise en attente, le temps que la première opération soit traitée." Page 35 est expliquée une expérience permettant de confirmer. Conduire en devant traiter beaucoup d'informations (téléphone, discussion avec passager, ou même écoute de la radio) amène à ralentir le temps de réaction pour effectuer un freinage d'urgence. Je vous laisse tirer la leçon de l'information!

Je passe à Mémoire et mémorisation, chacun sait que les souvenirs sont d'autant plus ancrés qu'ils sont associés à une forte émotion, par exemple. Où étiez-vous le 11 septembre 2001, etc.

Mais comment rappeler des souvenirs bien stockés, par exemple le nom d'une personne?
Marcel Proust nous en parle (oui, longuement et en détail, mais c'est passionnant et bien observé)
"(une dame qui vint me dire bonjour en m'appelant par mon nom). Je cherchais à retrouver le sien tout en lui parlant; je me rappelais très bien avoir dîné avec elle, je me rappelais des mots qu'elle avait dits. Mais mon attention, tendue vers la région intérieure où il y avait ces souvenirs d'elle, ne pouvait y découvrir ce nom. Il était là pourtant. Ma pensée avait engagé une espèce de jeu avec lui pour saisir ses contours, la lettre par lequel il commençait, et l'éclairer enfin tout entier. C'était peine perdue, je sentais peu à peu sa masse, son poids, mais pour ses formes, les confrontant au ténébreux captif blotti dans la nuit intérieure, je me disais 'Ce n'est pas cela'.(...) Enfin d'un coup le nom vint tout entier(...) J'ai tort de dire qu'il vint, car il ne m'apparut pas, je crois, dans une propulsion de lui-même.  je ne pense pas non plus que les légers et nombreux souvenirs qui se rapportaient à cette dame, et auxquels je ne cessais de demander de m'aider (...) je ne crois pas que tous ces souvenirs, voletant entre moi et son nom, aient servi en quoi que ce soit à le renflouer. Dans ce grand cache-cache' qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série d'approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d'un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner. (...) En tout cas, s'il y a des transitions entre l'oubli et le souvenir alors ces transitions sont inconscientes. Car les noms d'étape par lesquels nous passons, avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des des noms, mais souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom retrouvé. D'ailleurs ce travail de l'esprit passant du néant à la réalité est si mystérieux, qu'i lest possible après tout, que ces consonnes fausses soient des perches préalables, maladroitement tendues pour nous aider à nous accrocher au nom exact." (Sodome et Gomorrhe, pages 50-51)

Fort heureusement pour nous, récupérer des connaissances est souvent automatique (par exemple, prendre un ascenseur, savoir que tel jaune est celui choisi par La Poste, etc.) sinon on saturerait!
L'on sait même expliquer les impressions de 'sentiment de déjà-vu' (page 74) et là encore Marcel est au top!(les trois arbres dans A l'ombre des jeunes filles en fleur)

Pour terminer
" De nombreuses recherches expérimentales en psychologie ont montré ce même phénomène : le rappel est meilleur si la situation au cours de laquelle on souhaite se rappeler quelque chose partage des éléments de contexte avec la situation dans laquelle nous avions mémorisé cette chose." Cela fonctionne avec les lieux, musique, odeurs...
Vous savez bien qu'hors contexte on a du mal à reconnaître les gens... Notre facteur - pour rester avec La Poste- au supermarché, et récemment j'ai réalisé avoir rencontré des tas de fois à la piscine l'ex responsable de la médiathèque ... sans faire le lien!
Et puis, vous aussi, pour retrouver ce que vous êtes bien venus chercher à la cuisine, retrouvez la mémoire en revenant à l'endroit de la maison où l'idée vous est venue...

Arrivé là, je dois constater que ce livre n'est pas épuisé, vous si peut-être, rompons là, et suite un autre jour!

46 commentaires:

  1. Non seulement je ne fuis pas, mais je suis fort intéressée. Peut-être m'y pencherais-je un jour, Christw m'avait déjà bien tentée.

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    1. De toute façon, un second billet est programmé... Quant à une lecture de A l'ombre des jeunes filles en fleurs, tu y penses? ^_^

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  2. Pas épuisée une seconde, mais sacrément intriguée :-)

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    1. Je fus intriguée aussi, et j'ai vite commandé et lu ce livre!

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  3. Voilà qui confirme le billet de Christw, un livre à lire certainement.
    Merci pour l'extrait sur "ce grand cache-cache qui se joue dans la mémoire", relu avec délectation, si juste, si vivant.

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    1. Tu réchauffes mon cœur, je n'en attendais pas moins de toi.

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  4. Emprunté à la bibliothèque j'ai calé

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    1. Ecoute, prends ton temps pour lui donner une chance, pour ma part j'ai bien mis huit jours, ce qui est un record de lenteur.

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  5. Proust et le neurosciences, j'avoue, tu m'as perdu en route...

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    1. Justement cela se marie de façon épatante (mais je suis d'accord, deux thèmes pareils, ça fait peur ^_^)

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  6. Le probleme c'est Proust, ou alors le probleme c'est les neurosciences ? En fait, les deux. Le premier m'est toujours resté sur l'estomac et pourtant j'aime les madeleines. Les secondes m'inquietent car elles finissent toujours par servir de justifications pour ceux qui revent de pister un délinquant dès le berceau ou la maternelle. Bref, je passe.

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    1. Voyons voyons, ne pas se faire de fausses idées! ^_^ Mais c'est sûr qu'il faut rester prudent sur certains côtés prédictifs soi-disant.

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  7. ah oui pour toi le livre mais le sujet m'attire ! pour les neurosciences et le système cognitif, dans mon ancien, j'ai rencontré un ou deux grands chercheurs (pour la maladie d'Alzheimer et autres maladies cognitives) et oui c'est fort intéressant quand les scientifiques savent nous expliquer cela avec de bons exemples et les madeleines de Proust, super idée !!!

    si un jour, je le croise à la BM, je pense que je le prendrais !

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    1. Éventuellement suggère le à ta bibli! A la limite, ce livre est trop court (!)

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  8. tu es fan de neurosciences toi? Autant oui à Marcel mais les neurosciences... enfin, en tous cas, tu en parles très bien!

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    1. Oui, et je peux le prouver! Bien sûr le côté vulgarisation ... Il existe des livres très bien faits.

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  9. Mouaarf mais ça me plaît bien ça ! (bien ri à ta première parenthèse). J'adore ce genre de thématique et comme en plus je commence vraiment à me sentir prête à lire Proust, c'est comme un signe ! Bon sinon moi et la mémoire, ça commence sérieusement à faire 2 ! Récemment j'ai croisé une personne dans rue, convaincue que je la connaissais de vue et l'associant du coup à un acteur (ouah la chance que je me disais), et en fait, j'ai réalisé que c'était mon pharmacien... Mais bon, il suffit que les gens soient habillés autrement, et plus de repère...

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    1. Voilà, tu as expérimenté toi-même cette fantaisie de notre mémoire... (mais je suis sûre que ton pharmacien mérite d'être connu)
      Pour Proust, pas de problème, tu me fais signe, as-tu vu colonne de droite pour les lectures communes?

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    2. Merci. ^_^
      J'ai déjà emprunté Babbitt...

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  10. Les deux thèmes sont passionnants et les extraits choisis montrent bien comment la littérature quand elle est à ce niveau rejoint et transcende la connaissance scientifique.SI tu fais une lecture commune sur Proust je suis partante à condition d'avoir du temps devant moi.

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    1. Je lance juste l'idée pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs parce que c'est là que j'en suis, mais pas dans un avenir proche car j'ai déjà des lectures communes (voir colonne de droite, je me suis décidée à mettre ça au propre)

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    2. Ok! J'ai déjà lu A l'ombre.. mais cela me ferait du bien de le relire car il y a si longtemps mais...je ferai peut-être bien de recommencer dès le début?

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    3. J'ai relu le premier il y a quelque temps, en août 2014 pour une lecture commune qui finalement n'était pas trop commune. ^_^ Je te sens capable de le relire en attendant qu'on attaque ces jeunes filles en fleurs (cet été?)

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  11. Et bien voilà qui complète très bien les billets que j'ai fait sur marque-pages ! Il y a toujours à gagner en rapprochant les démarches des scientifiques à ceux, plus intuitifs, des artistes. Pour des domaines où l'expérimentation est difficile, l'amour par exemple, les écrivains comme Proust, ont encore beaucoup à nous exposer...

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    1. Amour et mémoire, sur ces sujets Proust est irremplaçable... et il le dit tellement bien!
      Encore merci d'avoir attiré mon attention sur ce livre qui, fait rare, donnera un second billet!

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  12. d'abord, je revisite Proust, lu quand j'étais ado, trop tôt, ensuite j'aviserai!

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    1. Oh très tôt, mais c'est bien! Reste à le relire adulte, ça vaut le coup!

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  13. S'appuyer sur l'oeuvre d'un écrivain - et quel écrivain ! - pour parler de notre fonctionnement, quelle merveilleuse idée ! J'adore !

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    1. Proust est quand même le roi du décorticage... Souvent très intuitif, avant les avancées de la science.

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  14. J'ai tout lu et je me vois bien l'offrir à Noël. Mister B. est curieux et il aime Proust.

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    1. Chic, encore une fois j'aide pour la liste des (bons) cadeaux. Tu pourras l'emprunter à Monsieur!

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    1. Tu penses bien que je n'allais pas rater ça!

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  16. Tu as le don de dénicher des livres intéressants dans des rayons où je n'irais pas spontanément ! Je sens que je pourrais y piocher des idées de cadeaux...

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    1. Syl aussi a une idée de cadeau! A votre service...
      Pour l'idée, c'est Christw de marques Pages!

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  17. Je vous conseille l'excellent livre de Mickaël Parisi intitulé Néant et disponible sur Amazon Kindle. Mon coup de coeur du moment. L'histoire d'un homme qui rejoint une organisation secrète le faisant passer pour mort. Un livre trash, violent et très drôle.

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    1. Je ne possède pas de liseuse, juste des livres papier parfois lourds. Je souhaite que le livre que vous vantez trouve son public.

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  18. Je ne savais pas que tu étais passionnée par les neurosciences ! C'est un domaine où on peut se noyer avec délices. je note le bouquin, ça peut m'intéresser, même si j'ai lu Proust il y a bien trop longtemps.

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    1. Si, si!
      Tu peux lire ce livre que tu aies lu ou pas Proust. Attention, danger d'y replonger... ^_^

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  19. Je n'ai encore jamais lu Proust, mais ce bouquin là, pourquoi pas, car je m'intéresse aussi aux neurosciences.

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    1. En savoir plus sur l'intérieur de notre boîte crânienne, c'est toujours bien, quand c'est expliqué clairement...

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  20. Ça m'a l'air passionnant mais je ne sais pas si je tiendrais sur plusieurs centaines de pages...

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    1. je rigole car ce livre fait 174 pages (les notes ne comptent pas); mais c'est assez dense, il suffit de prendre son temps.En tout cas cela ne demande pas de connaissances préalables.

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Bon, peut-être votre commentaire n'apparaîtra-t-il pas? Passez à Anonyme, ça marche très bien, j'en fais autant avec quelques blogs, sans trop comprendre le pourquoi du comment du 'bug'. Merci !