mercredi 9 janvier 2019

Eloge de l'ombre

Eloge de l'ombre
Junichiro Tanizaki
Pleiade, 1997
Traduit par René Sieffert
(existe chez Verdier)


Junichiro Tanizaki (1886 -1965) a écrit Éloge de l'ombre en 1933. Pour en savoir plus sur cet écrivain japonais, wikipedia fait bien le travail.
Comme souvent j'ai oublié quel blog a parlé récemment de Le chat, son maître et ses deux maîtresses, de façon telle que j'ai noté ça dans ma LAL. A la bibliothèque, constatant qu'y existent deux gros Pléiade (!!!) j'ai demandé conseil et opté de démarrer par Éloge de l'ombre. Bingo! (et en fouinant je retrouve des billets récents chez cécile, mais pas cette histoire de chats)

Dans ce court essai à l'écriture fluide (bravo au traducteur en tout cas) l'auteur compare occident et Japon, en ce qui concerne l'amour de l'ombre et celui de la lumière, s'attristant de la baisse des traditions japonaises et l'envahissement des lumières trop vives.
Dans tous les domaines. Le chauffage, les toilettes, le papier, la vaisselle, la cuisine, le théâtre no et le kabuki, la couleur de la peau, le maquillage des femmes... Pour moi ce fut l'occasion de faire connaissance avec l'art de vivre à la japonaise (en tout cas dans les années 1930) et rien que pour cela je recommande cette lecture qui devrait ravir les friands de Japon. C'est subtil, non dénué d'humour.

Quelques passages (mais il faudrait citer in extenso tellement c'est agréable et intéressant!)
Où je découvre qu'il existe déjà un beau florilège de passages... J'en propose quand même :

"En fait on peut dire que l'obscurité est la condition indispensable pour apprécier la beauté d'un laque.
De nos jours on en est venu à fabriquer aussi des 'laques blancs', mais de tout temps la surface des laques avait été noire, brune ou rouge, autant de couleurs qui constituaient une stratification de je ne sais combien de 'couches d'obscurité', qui faisaient penser à quelque matérialisation des ténèbres environnantes. Un coffret, un plateau de table basse, une étagère de laque brillante à dessin de poudre d'or, peuvent paraître tapageurs, criards, voire vulgaires; mais faites une expérience : plongez l'espace qui les entoure dans une noire obscurité, puis substituez à la lumière solaire ou électrique la lueur d'une unique lampe à huile ou d'une chandelle, et vous verrez aussitôt ces objets tapageurs prendre de la profondeur, de la sobriété et de la densité.
Lorsque les artisans d'autrefois enduisaient de laque ces objets, lorsqu'ils y traçaient des dessins à la poudre d'or, ils avaient nécessairement en tête l'image de quelque chambre ténébreuse et visaient donc sans nul doute l'effet à obtenir dans une lumière indigente; s'ils usaient de dorures à profusion, on peut présumer qu'ils tenaient compte de la manière dont elles se détacheraient sur l'obscurité ambiante, et de la mesure dans laquelle elles réfléchiraient la lumière des lampes. car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lumière diffuse qui par instants en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables."

"La cuisine japonaise en tout cas, si elle est servie dans un endroit trop bien éclairé, dans de la vaisselle à dominante blanche, en perd la moitié de son attrait. La soupe au miso rouge, par exemple, que nous consommons tous les matins, voyez un peu sa couleur et vous comprendrez aisément qu'on l'ait inventée dans les sombres maisons d'autrefois. Il m'est arrivé un jour, convié ç une réunion de thé, de m'y voir présenter du miso, et cette soupe bourbeuse, couleur d'argile, que n'avais toujours consommée sans y prêter attention, je lui découvris soudain, en la voyant, à la lueur diffuse des chandelles, qui stagnait au fond du bol de laque noir, une réelle profondeur et une teinte des plus appétissantes."

"Et le riz tout le premier, sa seule vue, lorsqu'il est présenté dans une boîte de laque noire et brillante déposée dans un coin obscur, satisfait notre sens esthétique et du même coup stimule notre appétit."

Les avis de Arts et lettres, babelio, dominique de Nuages et vent, lecture écriture (le bouquineur ici directement), Luocine, Dominique (superbes photos comme d'habitude), Sandrion,

32 commentaires:

  1. Oh, c'est HYPER intéressant ça! Merci pour la suggestion .

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  2. Je me souviens de cette lecture, lu il y a longtemps, de sa finesse. Tanizaki est un maître de l'atmosphère.

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    1. Un maître, oui, et je pourrai y retourner, mais ça se savoure...

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  3. C'est bien tentant... Merci. Je retiens le passage du riz dans la boîte noire. Ma première bento, tokyoïte, était noire et j'aimais y mettre du riz blanc que j'aimais découvrir au moment du repas. Merci aussi de me rappeler ce souvenir.
    Bonne journée.

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    1. Merci de confirmer l'importance de ces détails... Une lecture qui devrait vous plaire aussi.

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  4. Je l'ai noté depuis déjà un moment, je surligne ! (Il y a une traduction chez Picquier, qui s'appelle "Louange de l'ombre").

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    1. Je ne connaissais absolument pas (c'est un bibliothécaire qui m'a conseillé de démarrer par Éloge de l'ombre, perdue que j'étais face aux deux Pléiade ^_^)

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  5. Les extraits proposent un regard très «asiatique», où les choses s'habillent de finesse et profondeur grâce à une subtile mise en valeur par l'ombre. Ce sont des extraits très bien choisis. Beaux moments de lecture.

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    1. En fait le texte n'a que quelques dizaines de pages, mais se savoure gentiment. Une découverte totale pour moi!

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  6. J'avais beaucoup aimé ce texte : "Eloge de l’ombre, un texte lumineux, pour tous ceux qui s’intéressent à la culture japonaise et veulent en comprendre quelques éléments."

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    1. J'en viens (commentaires fermés), comme quoi on rate des avis à l'époque, mais heureusement une autre occasion s'est offerte!

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  7. J'ai bien peur que ce soit trop subtil et trop "oriental" pour moi...

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    1. Je ne suis pas subtile et orientale, tu sais, ^_^, mais le charme a opéré (et puis c'est court, et puis c'est la classe de lire un auteur japonais dans la Pléiade ^_^)

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  8. Réponses
    1. Où je découvre que tellement l'ont vu, j'arrive après, mais tant pis, j'ai tellement aimé.

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  9. C'est un auteur japonnais que je ne connais pas. C'est sûr que tes extraits donnent envie de faire sa connaissance mais je choisirai un moment où je suis tranquille pour le lire...Merci pour cette nouvelle idée de lecture

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    1. C'est vrai, il faut être paisible, et savourer. Mais le texte est court, on y arrive en quelques moments.

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  10. Aaah Tanizaki ! Je l'avais découvert l'année dernière via "Noir sur blanc" que j'avais trouvé excellent et surprenant. Sûre que je reviendrai à lui !

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    1. Comme quoi j'ai zappé ces informations, pour juste noter il y a peu.
      Peu importe, l'essentiel est d'avoir découvert l'auteur.

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  11. Merci pour ce florilège très tentant.

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  12. J'en ai entendu parler récemment de ce bouquin, mais alors où ?... Cela m'échappe complètement. Quoiqu'il en soit, comme cette première fois, j'ai bien envie de le lire.

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    1. Pareil, je ne sais plus. ^_^ Si on ne note pas, c'est fichu. Bon, tu notes dans un coin, alors.

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  13. je me souviens que même les dents des épuuses devaient être noires pour ne pas troubler l'ombre !! j'ai beaucoup aimé cette lecture.

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    1. Ah oui, cette fixation sur les caractéristiques des épouses... ^_^

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  14. Il s’agit là de l'un de mes auteurs japonais préférés (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Ouf! Je le découvre seulement, mais 'vieux motard que... '

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  15. Je l'avais lu lorsque j'étudiais l'architecture mais j'étais complètement passée à côté. Il faudrait que je lui donne une seconde chance - un jour.

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    1. Bien possible que ce texte (cet auteur) doive âtre lu au bon moment.

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  16. Oui ! J'ai lu l'état chroniqué ce livre que j'ai trouvé très original il y a deux ans je crois. Très chouette !

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Ce coup ci, je remets la modération des commentaires, espérant ainsi vous éviter de devoir cocher au hasard des photos floutées!
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