mercredi 20 janvier 2016

Babbitt

Babbitt
Sinclair Lewis
Editions Rombaldi, 1962
Traduit par Maurice Rémon



Comme souvent,difficile de retrouver la genèse de cette lecture commune avec A Girl, genèse pouvant s'étaler sur des mois, d'ailleurs. Vraisemblablement l'influence de Sous la grêle osée, retrouvée ici. Comme souvent toujours, ce fut l'occasion d'envoyer la bibliothécaire dans le fantastique magasin (souterrain) de la bibliothèque, ne sentant finalement ni le moisi ni la poussière, et où je pourrais passer des heures. Hélas je ne suis pas censée y pénétrer... (juste une fois, discrètement). La bibliothécaire est revenue à la deuxième tentative ('ah j'ai cherché à S, donc ce doit être à L') avec un énorme volume écrit gros, de la collection des Prix Nobel de littérature, imprimé en 1962.
Et c'est là que j'ai découvert que Sinclair Lewis a reçu le prix Nobel de littérature en 1930, qu'en fait il fut même le premier américain US à l'obtenir (si j'en crois la préface, on craignait un peu ces rustres d'américains à l'époque)

Babbitt est un marchand de biens de la ville de Zenith (dans les 200 000 habitants) et sa vie semble être le modèle de celle d'un bourgeois prospère. Une épouse convenable (au foyer bien sûr), un mariage plus basé sur une bonne entente que l'amour fou, trois enfants assez peu respectueux. Les premiers chapitres décrivent une journée ordinaire du héros, départ du foyer vers son bureau, dont les activités sont parfois à la limite de la légalité (on s'entraide, quoi), pause de midi ("cela ne lui demanda pas beaucoup plus de temps de mettre sa voiture en marche et de s'introduire dans le flot qu'il ne lui en aurait fallu pour faire les quelques centaines de pas qui le séparaient du club"), repas avec diverses connaissances et son ami Paul, conversations viriles, volontairement positives, puis retour dans sa maison des Hauteurs Fleuries, semblable jusque dans la décoration à celle des voisins, où l'attendent sa femme reprisant ses bas et ses aînés trouvant tellement chic une voiture couverte.

Une vivifiante ironie parcourt les pages, l'american way of life en prend un coup. Ces hommes d'affaires prônent le progrès, l'amour du pays et préfèrent que les ouvriers restent à leur place, bien tranquilles. Pas de vagues. Il s'agit d'appartenir aux bons clubs, aux bonnes associations et de mettre les pieds de temps en temps à l'église, et voilà. Râler contre la Prohibition (on est dans les années 20), bonne pour les faibles mais pas pour nous, quoi, et la contourner facilement...

Babbitt rêve-t-il d'une autre vie? Evidemment il prend moult fois la décision de manger moins riche et de cesser de fumer (de gros cigares), il s'arrange pour prendre quelques jours de vacances seul avec son ami Paul. Lors d’une petite maladie (coquillages suspects), "Il prenait conscience de sa vie, avec un peu de tristesse. (...)Il trouvait son genre de vie incroyablement machinal. (...) Machinales ses affaires, vente active de maisons mal construites; machinale sa religion, une église sèche, dure, sans rapport avec la vie véritable de la rue, respectable mais sans humanité, comme un chapeau haut de forme. Machinaux les parties de golf et les dîners, les bridges et les conversations. Et, sauf avec Paul Riesling, machinales les amitiés ... tapes dans le dos et ton de blague, sans jamais oser l'épreuve des propos calmes."

Vite j'ai compris que Lewis se livre à une satire au travers de Babbitt, et qu'il ne se passerait rien de révolutionnaire. Juste le dernier tiers voit quelques événements et mini rebellions, mais bientôt l'eau redevient lisse. Le tour de force de l'auteur est d'avoir réussi à rendre son personnage tout de même sympathique et intéressant.

"Des gens qui avaient gagné cinq mille dollars l'avant-dernière année et dix la dernière s'usaient les nerfs et se torturaient le cerveau afin d'en gagner vingt cette année-là. Et ceux qui étaient tombés d'épuisement aussitôt après avoir réalisé leurs vingt mille dollars, se hâtaient d'attraper des trains pour se ruer sur les vacances que leur avaient ordonnées des docteurs pressés.
Au milieu de tous ces gens, Babbitt rentrait en hâte à son bureau, pour s'y asseoir, sans grand-chose à faire, sinon de veiller à ce que ses employés eussent l'air de se hâter.
Tous les samedis après-midi, il se rendait en hâte à son club champêtre et se hâtait de faire neuf trous de golf, pour se reposer de sa hâte de la semaine."

Les avis de A Girl, ma complice de LC,

48 commentaires:

  1. Au delà de ce vous dites sur ce livre dont j'ignorais l'existence, je rêve à cette réserve de la bibliothèque où vous avez pu pénétrer, à cette bibliothèque même, et à la bibliothécaire, bien entendu.... Ah la la....

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    1. Oui, cette réserve fabuleuse dont je fais extraire des pépites introuvables ou presque...

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  2. Depuis, on en a lu beaucoup d'autres dans ce genre-là non ? Le dernier extrait est assez désespérant.

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    1. Exact, la tonalité générale du roman est plutôt drôle à première vue, mais il s'agit d'une ironie assez désespérée... Une vision d'un certaine Amérique des années 20.

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  3. Oh tu ressors encore un truc lu... bon pas à la parution quand même, mais il y a plus de 25 ans... Et pas trop de souvenirs non plus, mais ton billet ne me donne pas trop envie d'y replonger ;-)

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    1. A girl est sans doute plus enthousiaste. Je ne regrette pas cette lecture, c'est vraiment quelque chose à connaître...
      Vraiment tu a lu tous les incontournables! ^_^

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    2. En sortant de la fac, et en devenant bibliothécaire (pour situer l'époque : hier j'ai reçu la médaille du travail des 30 ans de service....), je me suis ruée sur la littérature contemporaine, et en effet j'ai énormément lu !!!! Mais maintenant je lis un peu moins et j'ai beaucoup de retard sur toi ;-)

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    3. Hier? Félicitations! J'avoue qu'on ne m'a accordé aucune médaille ou autres palmes durant mes longues années de dur labeur. ^_^
      Le nombre de parutions est assez affolant, je sais qu'on ne peut suivre.

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  4. En lisant ton billet, toute l'histoire m'est revenue, je l'ai lu il y a fort longtemps mais oui je me souviens de ce regard désenchanté sur la société.

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    1. Un classique, de temps en temps ça fait du bien...

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  5. J'allais écrire, Babitt est un classique, mais tu m'as précédée

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  6. pas trop tentée moi non plus, mais c'est une bonne idée de se replonger dans des lectures anciennes .

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    1. Je suis ravie de sortir le nez des nouveautés! Et puis les LC c'est toujours l'occasion.

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  7. Voilà donc ce fameux Babbitt ! Plus que celui de la réserve de la bibliothèque, c'est le côté poussiéreux du roman que je redoute...

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    1. Non, pas poussiéreux. Un style pas difficile, mais particulier quand même.

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  8. Magnifique billet, Keisha! Tu m'a fait replongée! Lu il y a fort longtemps, j'ai furieusement envie de le relire. Ça va attendre un peu, mais avant la retraite!

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    1. Tu fais partie des quelques unes qui l'ont déjà lu!! C'est sûr que j'ai un peu tardé, pourtant je connaissais ce titre.

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  9. je l'ai lu il y a très longtemps mais j'ai un peu le souvenir d'un livre légèrement ennuyeux

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    1. On comprend vite qu'il ne va pas se passer grand chose, mais on est entraîné quand même.

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  10. Un classique qui m'a échappée... Merci Keisha :)

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  11. Il fallait le lire en anglais ! AGFE l'a lu en anglais comme moi (apparemment) et on voit la différence. ;-) Club champêtre pour country club. Propos calmes pour quietness. Tu comprends pourquoi je l'ai relu.

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    1. Je ne fais pas une totale confiance à la traduction (qui a déjà un âge certain) mais c'est le seul exemplaire que j'avais sous la main... Comme je n'ai pas de liseuse...
      Mais sache que les Barbara Pym, là je les lis ou relis en anglais!

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    2. Merci du conseil (et des exemples),Jackie. De toute évidence, c'est le type de traductions à la serpe des années 50/60 qui ont poussé Gallmeister à retraduire les romans de McDonald, par exemple. Je me souviens avoir fait un petit travail comparatif et c'est édifiant ! Babbitt, oui, mais in English alors... à moins que ce soit justement occasion d'offrir une seconde jeunesse au roman avec une "belle" traduction française... Tu te mets au boulot ? ;-)

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    3. En discutant avec Fanja ma co lectrice, sur Facebook, j'avais déjà réalisé que la traduction n'était pas topissime, mais bon je n'avais rien sous la main. Depuis belle lurette je lis Austen en VO, car là aussi on m'a raconté des horreurs sur les coupes... Récemment j'ai démarré Ulysses en VO, mais hum je suis passée à la VF.

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  12. Haaa ! J'adore ! On a repensé à "Sous la grêle osée" toutes les deux ! :-) Et j'adore ton histoire de bibliothèque, j'imagine trop bien la scène (tes bibliothécaires ne doivent vraiment pas s'ennuyer avec toi !). Bon, sinon tu me replonges bien dans le bain du récit. En fait, mine de rien, il se passe tellement de choses, c'est incroyablement riche et foisonnant comme tableau de l'Amérique des années 20. Tout y passe ! J'ai trouvé ce roman très fort dans l'ensemble, même si ce n'est pas le genre très populaire auquel adhérera la foule, ou que je mettrais dans mon top 100. C'est très américain aussi. En tout cas, super LC qui m'a donné l'opportunité de découvrir un auteur vraiment intéressant.

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    1. Oui, j'ai retrouvé la genèse du 'projet'... Il faudra absolument que tu connaisses cette bibli. J'y étais hier, j'ai emprunté Le grand méchant renard, le tome 3 des vieux fourneaux, fraîchement équipé rien que pour moi, ai fait une incursion rayon jeunesse (et suivi les conseils des bibliothécaires de ce coin là,oups)(je leur ai conseillé en retour Le grand méchant renard).
      Pour Babbitt, oui il y a tout là-dedans, même la description des cuisines modernes, en avance sur les françaises pour l'équipement!!!Et ces villas semblables dans leur agencement et décoration... ^_^

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    2. Oui, l'intérieur des maisons de l'époque, très intéressant !:-) Hé bien, tu as bien de la chance avec cette bib' ! Moi j'en fréquente finalement trop pour nouer comme ça des liens privilégiés (toujours pas de réponse pour ma demande de la série "Le Bandit généreux".:-( ).

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    3. Bien plus en avance dans les gadgets que les maisons européennes, pour ce que j'imagine! A moins que les couches aisées françaises n'en aient aussi bénéficié?
      Pour les biblis, cela se fait sans trop y penser. Dans ma petite ville c'est différent, ils ont un bon pack de lecteurs semble-t-il. Alors que dans celle dont je parle, le pack de lecteurs doit être dilué dans la masse de ceux qui 'foncent' en salle informatique. Il y a un club lecture, mais je n'ai pas pris le temps d'y aller.
      A ta place, je serais 'folle' à voir toute l'offre disponible! J'espère qu'on écoutera ta demande...

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  13. Tu crois que je peux envoyer ma bibliothécaire au sous-sol, aussi ?

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    1. S'il y a un sous-sol, oui. Sinon, à éviter (la pauvre)

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  14. Je l'ai déjà eu en main ce roman, du moins il me semble. C'est un vrai pavé, non ?

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    1. Heu, je ne sais pas. Mon édition est un gros pavé à pages épaisses très impressionnant, mais à l'arrivée, combien de vraies pages? Disons 450.

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  15. Un livre que j'ai toujours dans un coin de ma mémoire pour le lire un jour; Je vois que tu as franchi le pas.

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    1. Bien des livres sont dans ce cas...On se promet de les lire, et d'autres passnt avant. Voilà à quoi les LC sont bien utiles.

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  16. Pas lu dans la même édition que toi, mais cela avait été un gros coup de coeur. Voilà comment est né l'American way of life, mélancoliquement retranscrit dans les peintures de Hopper.

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    1. Ah je n'ai pas pensé à Hopper! Mais tu as raison avec l'American way of life. Brillamment esquissé.

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  17. Ces vieilles éditions ont un charme fou, ce sont des objets que j'adore toucher et humer, lire aussi évidemment, sauf que là je ne suis pas trop tentée (mince, qu'est ce qui m'arrive, je n'ai rien noté de nouveau depuis... hum... au moins une semaine ;0)

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    1. Je vois que tu es en période de sagesse.
      Ces vieilles éditions prennent une place folle...

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  18. Jamais lu Lewis Sinclair, un écrivain qui dépeignait avec ironie l'américain grand, riche et golfeur qui a «réussi». Toujours dans la hâte comme le rappelle l'extrait.
    Je préfère la slow attitude, au fauteuil, un Sinclair en main...

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    1. Fier et dominateur? ^_^ Mais Babbitt et ses petites fêlures demeure sympathique.
      Oui, le confort, avec livre, boisson et animal favori en option.

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  19. J'ai lu le billet d'A Girl hier, je sens quelque chose qui vous retient l'une et l'autre. Suis-je la seule à être étonnée de l'actualité de ce livre qui se déroule dans les années 20...tentée quand même...

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    1. A Girl me semble plus enthousiaste? Bon, disons qu'il n'y a pas vraiment d'histoire, à part le dernier tiers où ça bouge un peu. Mais voir se dérouler la vie de Babbitt et de ses concitoyens (aisés) est intéressant et plaisant. On sent bien que l'auteur griffe tout ça ... Tout en second degré!
      Exact, ce bouquin demeure actuel, je le sens!

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  20. Sympa ce livre :-) j'ai envie de le lire :-) (http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Mais... déjà fait? https://deslivresetdesfilms.com/2017/02/01/babbitt-de-sinclair-lewis/

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    2. Oui, c'était un petite blague, visiblement raté, snif snif :-) (http://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Pardon, j'étais en mode 'premier degré'. J'aurais dû mieux te connaître. ^_^

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Bon, peut-être votre commentaire n'apparaîtra-t-il pas? Passez à Anonyme, ça marche très bien, j'en fais autant avec quelques blogs, sans trop comprendre le pourquoi du comment du 'bug'. Merci !