mardi 2 septembre 2008

Bonjour, Jeeves



Bonjour, Jeeves
P.G. Wodehouse


Domaine étranger 10/18, 1982




Well, comment dire ? Ayant récemment découvert l'existence du club Wodehouse, j'ai réalisé que le devoir m'appelait ! Quoi ! Depuis 1982 je parcours les étagères des librairies à la recherche du dernier opuscule paru, je crois même posséder ainsi des exemplaires "collector", et aucun billet jusqu'ici sur cet auteur anti - morosité ! Shame on me ...
Si vous connaissez déjà Jeeves, heureux mortel, lisez ce qui suit juste pour vous faire du bien.
Si vous ne le connaissez pas encore, sachez que spécialement pour vous, j'ai sélectionné un titre qui soit bien représentatif de notre auteur, avec les incontournables Jeeves et Bertram Wooster.
Le rideau se lève dans l'appartement (que j'imagine cossu) de Bertam Wooster :

"Je sortis une main de dessous les couvertures et sonnai Jeeves.
- Bonsoir, Jeeves.
- Bonjour, Monsieur.
Je m'étonnai.
- Est-ce le matin ?
- Oui, Monsieur.
- En êtes-vous sûr? Il me semble qu'il fait bien sombre dehors.
- Il y a du brouillard, Monsieur. Si Monsieur se rappelle, nous sommes maintenant en automne, saison des brumes et des maturations succulentes.
- Saison des quoi ?
- Des brumes et des maturations succulentes, Monsieur.
- Hein? Ah! Oui, oui, je vois. Eh bien, quoi qu'il en soit, préparez-moi un de vos petits cocktails reconstituants, voulez-vous?
- J'en ai un tout prêt dans le frigidaire, Monsieur.
Il s'éclipsa et je me redressai dans mon lit avec l'impression que j'allais mourir dans cinq minutes, impression désagréable, mais que l'on éprouve quelquefois. J'avais donné, la veille, un petit dîner de célibataires au Drones en l'honneur de Gussie Fink-Nottle, avant son mariage proche avec Madeline, fille unique de Sir Watkyn Bassett C.B.E., et ce genre de choses se paie. A vrai dire, juste avant l'entrée de Jeeves, je rêvais qu'un individu malintentionné m'enfonçait des clous dans le crâne et non pas des clous ordinaires, comme ceux qu'utilisait Jaël, la femme d'Heber, mais des clous chauffés à blanc.
Il revint avec le réveille -mort. je l'avalai d'un trait et, apprès avoir éprouvé les quelques secondes de déplaisir inévitable quand on ingurgite un des réveille-mort matinaux de Jeeves : sommet du crâne s'envolant vers le plafond, yeux jaillissant des orbites et rebondissant sur le mur opposé comme des balles de tennis, je me sentis mieux. Il serait excessif de dire que Bertram avait entièrement retrouvé sa forme habituelle, mais, du moins, j'entrai dans la section des convalescents et me sentis en état de faire un brin de conversation
- Ah! dis-je, récupérant mes yeux et les remettant en place, eh bien!  Jeeves, quoi de neuf dans le vaste monde ? Est-ce le journal que vous avez-là ?
- Non, Monsieur. ce sont quelques pages de littérature éditées par l'Agence de Voyage. Je pensais que peut-être vous pourriez prendre la peine d'y jeter un coup d'oeil.
- Ah? dis-je, vous pensiez vraiment ...
Et il y eut un silence bref mais lourd de sous-entendus.
Je suppose que lorsque deux hommes de fer vivent en étroite association, cela fait forcément des étincelles de temmps en temps et une crise avait récemment éclaté dans la maison Wooster. Jeeves essayait de m'embarquer dans un voyage autour du monde et je n'en voulais pas. Mais, malgré mes fermes déclarations, il ne se passait guère de jour sans qu'il m'apportât quelque exemplaire de ces prospectus illustrés que les gens qui, prêchant les départs vers les vastes espaces, envoient aux clients dans l'espoir de les allécher. Toute son attitude faisait irrésistiblement penser à celle d'un chien courant qui s'obstine à ramener un rat mort sur le tapis du salon, bien qu'on lui ait fait comprendre du geste et de la voix que personne n'est preneur.
- Jeeves, dis-je, il est temps de mettre fin à cette histoire assommante.
- Rien n'est plus instructif que de voyager, Monsieur.
- J'en ai assez de m'instruire. (...) je me refuse à être embarqué dans un de ces transatlantiques de malheur et ballotté autour du monde.
- Très bien , Monsieur.
Il y avait une nuance de réserve dans sa voix et je pus voir que, sans être exactement mécontent, il était loin d'être content ; aussi, je changeai avec tact de sujet de conversation."

Comme Georges Flipo l'indiquait dans son (excellent ) article sur Wodehouse, l'intrigue suit TOUJOURS le même schéma. Je vais donc me contenter d'ajouter un exemple à son exposé.

Nous avons Bertram Wooster, riche oisif assez futile pourvu d'oncles, de tantes et d'amis à qui il ne peut refuser son aide (son bon coeur le perdra) et Jeeves, son butler, nettement plus fûté que son maître (il mange du poisson, apprend-on). Au début il y a toujours une tension entre eux, cette fois à cause du fameux voyage. Mais le lecteur SAIT qu'à la fin c'est l'opinion de Jeeves qui triomphera :

"- Peut-être que cette croisière ne sera pas si désagréable après tout. (...) Les visages seront nouveaux, n'est-ce pas ? Des milliers et des milliers de gens, mais pas de Stiffy.
- Exactement, Monsieur !
- Vous ferez bien de prendre les billets demain.
- Je me les suis déjà procurés, Monsieur."

Vous avez lu ? Jeeves sait aussi qu'il  va l'emporter, TOUJOURS.

Et entre les deux ? Cette fois seront volés un pot à crème du XVIIIème siècle et un casque de policeman, des fiançailles seront rompues puis dé-rompues, un chien forcera nos héros à se réfugier sur les meubles, et Wooster apprendra de Jeeves comment mater le terrible Roderick Spode, "un grand type avec une petite moustache et cette sorte d'oeil qui peut ouvrir une huitre à vingt-cinq mètres."

Jamais le temps de souffler. Les personnages sont sans cesse plongés dans de nouveaux imbroglios , tout est lié, et la mécanique des quiproquos et des entrées et sorties est aussi bien huilée que chez Feydeau.
De toute façon, quelle que soit la situation, on SAIT que Wooster s'en tirera, et bien sûr TOUJOURS grâce à une idée géniale de Jeeves. A la fin tout rentre dans l'ordre initial. Pourquoi lire alors ? Mais pour savoir le "comment" , et bien s'amuser sans trop fatiguer ses neurones.





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CARAMBAOLE Il y a 5 ans
je ne connais pas ,mais ce billet me donne envie de découvrir
bonne journée
Ys Il y a 5 ans
Moi non plus je n'ai jamais lu cet auteur, pourtant so british : shame on me !
Emma Il y a 5 ans
Je ne connais pas ce livre, mais j'ai lu d'autres PG Wodhouse, c'est un auteur essentiel si on apprécie l'humour anglais !
Joëlle Il y a 4 ans
Wodehouse a fait de moi une fan absolue, limite groupie depuis des années. Mais il y a longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de replonger dans la lecture d'un de ses romans.
passenger Il y a 4 ans
Whodehouse, c'est très british avec ce rythme particulier et son lot de nonsense frisant parfois l'overdose à mon gout. Mais à d'autres moments tellement jubilatoire qu'on lui pardonne tout.
keisha Il y a 4 ans


Très bien exprimé ! On ne lirait pas que cet auteur bien sûr, mais avec Wodehouse on est certain de s'amuser et ce n'est pas si mal ! J'aime particulièrement la
façon dont tout s'enchaine inéluctablement.



The Bursar Il y a 4 ans
As-tu vu la série avec Hugh Laurie et Stephen Fry ? Je n'ai lu pour l'instant que THe Mating Season et The inimitable Jeeves, j'ai une préférence pour les nouvelles, vu que comme ça l'intrigue est plus rythmée mais j'adore Jeeves et son air un peu peiné à chaque fois que Bertram s'obstine dans une des décisions.
keisha Il y a 4 ans


De la série je n'ai vu qu'un extrait de quelques minutes sur you tube...
Je suis une inconditionnelle de Wodehouse, un peu calmée quand même, mais j'en ai lu une trentaine en français, et quelques-uns en anglais (finalement ce n'est pas si difficile!).



The Bursar Il y a 4 ans
J'ai vu plusieurs épisodes de la série(je n'approfondirai pas les moyens employés pour les obetnir ;)), Stephen Fry est merveilleux en Jeeves, il a une manière de dire "Indeed", et de marquer sa désapprobation silencieuse qui est parfaite, Hugh Laurie fait bien Bertram, avec entre autres les moments où il chante au piano, c'est pas mal, la première saison reprend certaines nouvelles de The inimitable Jeeves.
keisha Il y a 4 ans


Alors j'ai vu le passage où il chante au piano, avec Jeeves obligé de l'accompagner et qui demeure très "butler" !
Je devrais bien me pencher sur cette série aussi...



William Blondel Il y a 4 ans
Un de mes auteurs préférés, je pense avoir tout lu de lui ou presque (c'est encore mieux à lire en anglais dans le texte, si possible, car l'on voit qu'il utilise quantité de mots français qui rajoutent une saveur toute particulière). Il a véritablement un style unique, au bout de 2 lignes on peut reconnaître PG Wodehouse sans l'ombre d'un doute, ce qui est la marque des grands. Même si les thèmes qu'il traite sont récurrent, il le fait avec tellement de talent et de drôlerie que l'on ne se lasse, ni ne s'ennuie jamais, de toutes les circonvolutions et de l'univers si particulier dans lequel il nous entraîne. Nombreux sont les auteurs qui le donne comme source d'inspiration (par exemple Douglas Adams. (Heu, et si j'osais je dirais moi aussi... allez j'ose, moi aussi.) C'est une véritable institution outre-manche dont je conseille vivement la découverte à ceux qui ne connaissent pas.
keisha Il y a 4 ans


@ William Blondel
Ah oui, PG Wodehouse et moi c'est une histoire d'amour (littéraire) depuis des décennies... J'en ai lu une bonne trentaine, certains en VO et ce n'est pas si difficile. J'aime d'ailleurs beaucoup
retrouver des expressions françaises dedans, ça fait chic.
Allez lire le billet de George Flipo que je cite, si ce n'est déjà fait, il démonte bien le mécanisme.
Soyez fier de l'avoir comme source d'inspiration!
Hors sujet : les commentaires sur l'inconsciencieux sont devenues plus encourageants, ce livre a son public, j'en suis persuadée. Et j'ai bien aimé ce qu'en dit Majinissa, qui prouve que des
lecteurs différents vont l'aimer.
Je suis les nouvelles chez Rana Toad...



loulou Il y a 4 ans
je cherche le titre du premier volet des aventures de ce fameux Jeeves pour pouvoir découvrir ses aventures? est-ce celui-ci ?
keisha Il y a 4 ans


@ loulou
Euh, je ne crois pas. Il me semble que c'est Jeeves, au secours! ou alors Merci, Jeeves.
De toute façon l'auteur explique ce dont on a besoin, mais bon, autant connaître les démêlés de Wooster avec Madeleine ou sa tante dans l'ordre.
Bonne lecture!!! J'espère que tu deviendras fan.

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