mercredi 1 mars 2017

Celui qui va vers elle ne revient pas

Celui qui va vers elle ne revient pas
All who go do not return
Shulem Deen
Globe, 2017
Traduit par Karine Reignier-Guerre


Celui qui va vers elle ne revient pas - Kol bo'eho lo yechouvoun- sont les mots de la bible envers la femme adultère (Proverbes ch 2 v 19, j'ai vérifié pour toi, lecteur), et aussi ceux du Talmud envers l'hérésie (là, je n'ai pas vérifié).


Shulem Deen, le narrateur, sait de quoi il parle. Né dans une famille hassidique et ayant grandi au sein de la communauté satmar, il choisit, dès l'adolescence, de s'intégrer à la communauté skver.
Stop, déjà! Ben oui, ces communautés diffèrent un peu. Le père de Shulem Deen, lui, disait "Je le comprends et je le respecte, mais je ne l'approuve pas." Alors que pour ce que j'en ai compris, les skver, c'est très très ultra orthodoxe. Pas question de faire n'importe quoi, et surtout pas de poser des questions ou de remettre en cause les croyances.

Comment tout cela a-t-il démarré? Oh une simple curiosité, écouter la radio, lire un livre profane (comme un dictionnaire dans une bibliothèque). Pour terminer par une hérésie insupportable.

"Etre hérétique n'avait rien d'anodin. Gitty et moi, ainsi que nos cinq enfants, vivions à New Square, une localité située à quarante-cinq kilomètres au nord de New York, peuplée par un groupe de Juifs ultra-orthodoxes, les skver. Le village avait été crée dans les années 1950 par Yankel Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l'Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l'avait jugée décadente. 'Si j'en avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples, je remonterais à bord pour retourner en Ukraine'."

De façon fluide, Shulem Deen revient sur sa vie parmi les skver, les moments où il se sent complètement membre de la communauté, puis comment ça dérape. Ses fiançailles à dix-huit ans avec une inconnue choisie par d'autres, avec moins de dix minutes ensemble pour faire connaissance, puis le mariage, où forcément ça tâtonne un peu. Un mariage pas si raté que cela, avec une certaine tendresse voire parfois de l'amour, semble-t-il. Et cinq enfants qu'il aime plus que tout, d'où sa grande souffrance quand il ne pourra plus les voir comme il le désire.

Au début du mariage son projet était de passer son temps à prier et étudier la Torah et le Talmud, mais il lui a fallu chercher du travail pour nourrir la famille. Même s'il existe des aides financières pour les étudiants de son genre (page 118), cinq enfants, ça faisait beaucoup (et encore, les familles plus importantes étaient nombreuses). Cela m'a beaucoup intéressée (parce que je me demandais comment ils faisaient pour vivre)

On s'en doute, ce n'est pas un bastion féministe, même si les hommes sont soumis eux-aussi à pas mal de pressions. Ils doivent se contenter d'une éducation 'laïque' très succincte, ne parlant pas toujours bien l'anglais, quant aux mathématiques et autres, c'est très très réduit.
Quand Shulem tombe sur un livre dans la chambre d'une de ses sœurs, il s'en voit interdire la lecture, "Ce n'est pas pour les garçons!"
"Chez les Juifs ultra-orthodoxes, les garçons doivent veiller à la pureté de leur âme et consacrer leurs journées à l'étude de la Torah. Les filles, elles, peuvent s'en abstenir. 'Celui qui enseigne la torah à sa fille, affirment les sages, lui enseigne la futilité." Les filles, nous expliquait-on, n'ont pas les mêmes besoins et ne sont pas soumises aux mêmes tentations que les garçons, tandis qu'ils doivent, eux, éviter leur regard à tout prix. Certains disent en outre que les femmes avaient l'âme plus élevée que les hommes, raison pour laquelle elles n'étaient pas tenues d'étudier la torah et de respecter autant de commandements que leurs conjoints. Cette particularité les autorisait à étudier la littérature anglo-saxonne, l'histoire, et même un peu d'art et de sciences: elles possédaient une telle noblesse d'âme que ces matières ne pouvaient leur faire de mal - du moins, pas autant de mal qu'aux garçons. "

Vu la longueur de ce billet, on commence à se douter de la richesse de ce livre, et de son grand intérêt. Mais pas question que l'auteur se lance dans une diatribe vengeresse.

"Mon récit n'est ni un essai historique ni une autobiographie à proprement parler. J'ai cherché à restituer les faits plus qu'à les décrire; et tout en les restituant, j'ai tenté de trouver un sens à cette histoire, d’entremêler les fils narratifs afin qu'ils puissent, en éclairant certains aspects de ma vie, offrir au lecteur un éclairage nouveau sur la sienne. Je n'ai jamais eu d'autre objectif que celui-là."

Actuellement il fait partie de Footsteps, une association d'aide à tous ces "sortants", qui ont du mal à s'insérer dans un monde dont ils ignorent tous les codes...

50 commentaires:

  1. Ça me donne des sueurs froides ce genre de communauté ; bon, apparemment il en est sorti, sinon il ne pourrait pas en parler.

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    1. Là tu as l'extrême de ce type de communauté, rien que les parents de l'auteur paraissaient moins stricts. Même si très religieux.
      Un livre très intéressant.

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  2. Le livre doit être très instructif mais je vais me contenter de ce que tu en écris.

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    1. Absolument, très instructif! Il a répondu à quelques unes de mes questions sur ces communautés.

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  3. immédiatement noté car ce livre me rappelle celui que j'ai lu il y a trois ou quatre ans
    Je suis interdite parcours un peu du même genre
    je suis une passionnée de la Bible mais aussi une athée convaincue quand je vois les ravages de la religion cela me conforte dans mon point de vue
    je te mets le lien pour le livre en question
    http://asautsetagambades.hautetfort.com/archive/2013/09/13/je-suis-interdite-anouk-markovits-5164359.html

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    1. J'ai relu ton billet, qui m'avait plu à l'époque, mais les commentaire sont fermés; bon, il s'agit des satmar -oh j'en ai appris des choses!- et là pour l'instant je vais passer à d'autres styles de livres. Mais c'est absolument fascinant d'avoir un récit 'de première main', qui reste mesuré, alors que l'auteur a passé par bien des épreuves, et y passe encore, j'ai trouvé un billet récent sur internet (https://yidscreed.wordpress.com/2016/02/21/shulem-deen-goes-to-daughters-wedding/)(bon pour ton anglais ^_^)
      Contrairement à toi je suis croyante; j'aime bien lire sur ces sujets et j'ai été particulièrement sensible à ce que disait le père de l'auteur. "Je le comprends et je le respecte, mais je ne l'approuve pas." Restant sur ses positions, mais respectant l'autre.

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  4. Fera-t-on le tour de toutes les absurdités que l'on peut faire au nom de Dieu! au moins les folies juives ne les tournent pas vers le meurtre des non croyants ou des croyants des autres religions . J'ai très envie de lire ce livre et je ne te dis pas merci!

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    1. C'est vrai, ces communautés juives restent repliées sur elles-mêmes, réglant leurs comptes entre eux. A part quelques pierres lancées, pas de violence physique. Mais l'ambiance doit être étouffante si on n'est plus d'accord. Cependant ces communautés offrent une certaine protection à leurs membres...

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    1. Ce n'est pas l'impression que j'en retire (même si j'ai parfois écarquillé les yeux...)

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  6. C’est le genre de récit qui risque de m’énerver un peu :-) et oui certaines communautés offrent une certaine protection à leurs membres, comme le font les organisations mafieuses… (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Ouaip, et on n'a pas intérêt à vouloir en sortir! ^_^ Mais là quand même on n'assassine pas.

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  7. J'imagine facilement la richesse de l'ensemble mais la thématique ne m'attire pas particulièrement.

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    1. C'est sûr qu'il faut déjà avoir envie de s'y plonger.

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  8. Sujet passionnant, qui me remets en mémoire les films de la regrettée Ronit Elkabetz (si tu n'as vu sa trilogie, autour de la vie de son héroïne, Viviane, dans un univers régenté par les hommes et la religion, c'est vraiment quelque chose qui pourrait te plaire)

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    1. Elle est morte? Oh oui, récemment...
      Bon, j'ai déjà vu Kaddosch, je vais étaler les œuvres sur le sujet...

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  9. Bonjour à tous, j'ai l'honneur de rencontrer Shulem Deen demain matin pour un entretien vidéo sur son livre. Si vous avec des questions à lui poser n'hésitez pas à me les faire passer...Amal

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    1. Merci! Je sais qu'il est à Paris actuellement.

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  10. Si c'est le cas faites passer vos questions à l'adresse suivante : contact@bloomingyou.fr

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    1. Huum, je n'ai pas vraiment de questions pour l'instant.

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    1. Parfaitement, et j'espère que mon billet le fait bien ressentir.

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  12. J'en suis à la moitié. C'est une lecture très enrichissante.

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    1. C'est drôlement bien fait, n'est-ce pas? On croit tout savoir, et on en découvre encore. L'auteur n'en fait jamais trop, mais j'ai été émue par les rapports avec ses enfants et sa propre famille.

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    2. C'est passionnant (et moi, je t'avoue que je ne savais pas tout sur cette culture, loin de là même).

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    3. J'avais quelques notions, mais comme toi j'en ai beaucoup appris! (n'hésite pas à lire les remerciements)

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  13. Un peu spécial, comme bouquin, non?

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    1. C'est sûr qu'on connaît mal cette communauté!

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  14. Pfiou ça m'a l'air quand même bien dense mais tout de même très intéressant. Tous ces témoignages et souvenirs d'une époque, d'une communauté, d'un milieu social( je pensais subitement à Beauvoir) sont un trésor de l'histoire quelque part. Tiens, cet éditeur est diffusé par la maison.;-) (jamais rien lu de ce qu'il faisait pour l'instant, j'avais comme un a priori haha)

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    1. D'une époque? Mais tu sais, c'est maintenant, l'auteur est né en 1974!
      Je découvre l'éditeur, bonne impression, le bouquin est de présentation soignée aussi.

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    2. Oui oui, l'époque peut être contemporaine aussi, ça reste une époque.;-)

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    3. Je ne vais pas discuter, c'est sûr que cette façon de vivre paraît intemporelle (mais on ne refuse pas la médecine)

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    1. Valérie et Gambadou le lisent aussi! Un bon livre qui mérite lecture!

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  16. Il fait partie de mes prochaines lectures et ton billet me rend encore plus impatiente :)

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    1. Oui, je l'ai vu dans la pile à lire!

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  17. Bon, je croyais avoir laissé un commentaire disant que ce titre me faisait penser à un film sublime mais dont je n'arrivais pas à retrouver le non. Entre temps, j'ai réussi ! c'est "my father my lord". Il m'avait profondément marquée. Je pense que je lirai aussi ce livre, le sujet des religions me passionne, ou plutôt, les croyances, en fait.

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    1. Je ne connaissais pas ce film (vu wiki), oui ça m'a l'air très fort.
      Tu devrais lire ce livre, oh oui.

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  18. Je l'ai mis hier sur ma liseuse, après avoir lu ton billet (c'est aussi parce que je n'ai pas tout bien saisi) et l'avoir vu à la librairie. J'espère que je vais aimer et surtout comprendre.

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    1. Oups mon billet n'est peut-être pas clair (mais 1)je n'aime pas tout raconter 2)j'étais encore sous le coup de la lecture 3)je manque de cohérence parfois ^_^)
      Bref, tu fais le bon choix en décidant de le lire!

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  19. Bonsoir Keisha, merci pour ce conseil. Je n'ai pas du tout entendu parler de ce livre. Le sujet m'intéresse, je note d'autant plus que ton billet très détaillé donne envie. Bonne soirée.

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    1. Il vient de sortir, donc sera facile à trouver. Bonne lecture! (et bonne semaine)

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  20. Ah, c'est toujours aussi intéressant chez toi. J'avoue que ce milieu m'interpelle vraiment, et j'avais vu un film vraiment intéressant sur le sujet et la place des femmes (aïe, aïe, aïe).

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    1. C'est vu ici par un homme, mais tu as aussi une bonne idée de la vie des femmes! Hé oui, ça t’intéresserait beaucoup, je le sais.

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  21. merci pour l'explication pour le titre :)

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Ce coup ci, je remets la modération des commentaires, espérant ainsi vous éviter de devoir cocher au hasard des photos floutées!
Dites-moi si ça vous arrive encore, merci!