lundi 22 avril 2019

(Le) La ministre est enceinte

Le La ministre est enceinte
ou la grande querelle de la féminisation des mots
Bernard Cerquiglini
Seuil, 2018



Ne riez pas! L'on a pu apprendre dans les journaux (à l'époque) que le capitaine Prieur avait été rapatrié, parce qu'il commençait une grossesse. "Le capitaine Dominique Prieur était enceinte.". Ou bien Le ministre des sports, qui était enceinte, n'a pu sauter en parachute comme prévu." (le monde du 16 octobre 92, à propos de Frédérique Bredin).

Bernard Cerquiglini suit l'affaire de la féminisation des mots depuis un certain temps, et c'est avec humour qu'il rappelle l'évolution des dernières années, en particulier la résistance de l'Académie française. Un feuilleton assez franco-français, puisque les francophones non français se posent moins de questions, et les québécois, en particulier, entourés du monde anglophone, se défendent et font preuve d’une belle inventivité. Il semble qu'on soit sur le bon chemin.

Des linguistes belges rappellent d'ailleurs qu'on peut féminiser intuitivement tous les substantifs animés humains du français, et citent des exemples, avoué, bourgmestre, échevin, ministre, etc., avec même des noms fictifs, tels calefrier, chapporé, ciremel, damilin, filiciste (je parie que vous y arrivez!)

Un chapitre fort gouleyant rappelle comment c'était dans le passé, là où on ne s'embarrassait pas de l'Académie, qui d'ailleurs n'existait pas. La féminisation s'en donnait à cœur joie, ou plutôt, tout ou presque existait, suivant ces règles intuitives.

Puis le masculin est venu établir sa loi, moquant certaines féminisations (pourtant avérées au Moyen âge...) et chipotant pas mal, par exemple on accepte une secrétaire si c'est une employée assez subalterne, mais pas une secrétaire si c'est la perpétuelle de l'Académie...

La langue reflète les moeurs, avec l'exemple d'étudiante, dont le sens aujourd'hui est évident, mais qui au 19ème siècle, puisque les jeunes filles n'accédaient pas à l'université, désignait plutôt les petites copines des étudiants.

Certaines prises de position datant de peu d'années semblent ahurissantes, mais la langue est vivante et refuse les carcans. A vous de plonger dans ce livre vraiment fort intéressant et pas difficile d'accès (l'auteur, citant une fois un truc jargonnant, se permet de 'traduire'; merci à lui). Il reste pas mal à découvrir dans ces pages si riches et amenant à la réflexion. Perso, je ne sais si je dis auteur, auteure ou autrice?

Citons une partie de la conclusion
"Il est urgent que l'instance chargée du magistère de la langue rappelle que l'historie du lexique des métiers et fonctions fut marquée d'un resserrement social; qu’elle prenne acte de la disparition du féminin conjugal [ambassadrice = femme d'ambassadeur] [et pourtant Catherine de Médicis était régente, en tant que mère du roi trop jeune!], témoin d’une époque de minoration de la femme; qu’elle appelle à une féminisation de ce lexique: qu’elle encourage son emploi, se conformant à la distinction réaffirmée entre le spécifique particulier, désignant une personne, et le générique signifiant une fonction (une académicienne occupera un jour les fonctions de chancelier de l'Institut); qu’elle souligne par là même la richesse de l'expression linguistique (offrant plus de nuances, par exemple, qu'une abréviation à finalité inclusive);qu’elle se montre bienveillante envers les formes anciennes (écrivaine) pu néologiques (magistrate) formées dans les règles; qu’elle fasse preuve d'un peu d'audace en acceptant le commode suffixe francophone -eure. Au passage, quelle gratifie enfin le ministre d'une âme sœur."

ainsi qu'un passage sur l'écriture inclusive
"Nous recommandons la réduplication, c'est à dire l'explicitation lexicale (et non abréviative)de la mixité d'un groupe humain.Mais -et cette restriction nous paraît capitale - seulement quand une telle explication est requise ou souhaitée. En d'autres termes, le bon usage ainsi que la communication performante requièrent de faire diffuser dans un train le message : 'Tous les voyageurs sont priés de descendre.' Les formulations 'Tous les voyageurs et toutes les voyageuses', ainsi que 'Tout.es les voyageur.ses' sont en l’occurrence inappropriées. En revanche, informer que 'les candidats et les candidates passeront une épreuve de lancer de poids' est bienvenu. Où gît la différence? Dans l'intérêt reconnu d'exposer la mixité sexuelle du groupe considéré. Qui en est juge? Celui ou celle qui formule l'assertion , qui doit avoir conscience de l'enjeu  et une certaine maîtrise du fonctionnement linguistique. Nous ne nous affilierons donc ni au purisme androcentriste  ni au féminisme rudimentaire : nous suivrons la langue, en faisant confiance à ses locuteurs."

46 commentaires:

  1. Certainement intéressant et toujours utile de se rappeler qu'au Moyen Age, la féminisation des mots ne posait pas de problème. Alors pourquoi nous figerions nous aujourd'hui sur la régression qui a suivi ?

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    1. Les choses changent, je l'ai découvert aussi dans ce livre (que je te recommande)

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  2. Très intéressant ! Je suis persuadée que loin d'être anecdotique, l'évolution de la langue - et ce que l'on (s')autorise ou pas - est très révélatrice de l'état d'une société. Je note ce livre d'un éminent linguiste !

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    1. Dans ce cas, cela signifie que notre société évolue, et il est temps! Je demeure cependant rétive à l'écriture inclusive... ^_^

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  3. Je l'ai entendu à la radio ce monsieur, très intéressant en effet. Moi, j'aime bien ces gens qui essaient d'inventer des trucs avec la langue française, qui bricolent, qui testent des formules et puis qui les abandonnent si ce n'est pas pratique.

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    1. Pareil, à la radio, sur France Inter, invité avec une académicienne. Il m'a bien plu, et comme après le livre était à la bibli, je l'ai lu, et c'est aisé de le lire (parfois les spécialistes ne tiennent vraiment pas compte du lecteur, et là, si)
      Oui, certains mots nouveaux ont pris, d'autres moins. Ordinateur a pris (on a échappé à computer je crois) mais courriel un peu moins.
      Perso j'aime les mots utilisés en Afrique, tellement parlants et dans l'esprit de la langue, en fait.

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  4. Je note même si ce débat m'énerve ! J'ai vu une féministe qui écrivait "autrice" car elle trouvait que ça faisait hurler de rage tout le monde ( surtout des hommes ???). Personnellement, je n'aime pas cette féminisation des mots. Je veux être un professeur. Je ne veux pas revendiquer ma féminité mais l'égalité !!! si quelqu'un écrit, c'est un auteur et non pas une autrice = ça sert à quoi de mettre le statut de femme en avant ? Un élève me disait que pour contenter tout le monde, il faudrait écrire UN autrice !!!

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    1. J'avoue ne jamais avoir de problème qu'on m'appelle professeur(la prof de maths... ^_^). Pareil pour auteur j'ai du mal à ajouter un e. Autrice pareil. Mais bon, ça se disait avant. Laissons le temps au temps, pour l'usage. Quand j'étais gamine, on voyait la 'doctoresse'.
      Le tout est de ne pas arriver à des trucs ridicules comme signalés dans le titre du livre. Quant à l'écriture inclusive, je fuis! Je considère que je suis capable de savoir si une phrase s'adresse uniquement aux hommes ou alors à tout le monde (quand c'est uniquement aux femmes, on le sait puisque c'est au féminin)

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    2. Oui, tout à fait d'accord avec toi. En plus, je trouve que ça déplace le pb des femmes sur un terrain où ce n'est pas le plus important ! Il y a plus de choses à faire dans d'autres domaines plus importants pour les femmes, il me semble (= comme la parité dans les tâches ménagères par exemples !!!)

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    3. Le partage des tâches, oui, et l'égalité salariale.

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  5. Oui, c'est passionnant, et bien sûr cela m'intéresse au plus haut point. Autrice a été enfin accepté par l'académie française.

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    1. Je l'ai appris à la lecture de ce livre; après, entre ce que préconise l'Académie et se qui s'écrit ailleurs ou est dit par les gens, il y a un écart. Auteure me paraissait bien, autrice est trouvé dans les siècles passés.

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  6. Oh ça c'est tout à fait le genre d'ouvrage susceptible de m'intéresser et de me plaire ! Pour ma part, j'écris "auteure" et ça me va très bien comme ça.^^ Pour moi, un mot reste un son arbitraire pour désigner quelque chose. Dans les faits, l'essentiel est que dans chaque catégorie de métier, on estime qu'homme et femme puisse l'exercer à égalité, au-delà du mot choisi pour le désigner.

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    1. En fait on est bien d'accord, pas la peine de se crêper le chignon, du moment que les femmes ont leur juste place sans les en empêcher (et un juste salaire)

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  7. C'est toujours intéressant de voir l'évolution de la langue (ou ses régressions en ce qui concerne l'usage du féminin)... Personnellement, je préfère auteure à autrice...

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    1. On verra quel terme l'emportera... J'aime beaucoup les livres sur les langues, j'ai un coin spécial chez moi pour eux.

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  8. je ne crois pas beaucoup aux décisions quasi administratives en la matière, je crois que l'usage change quand les gens, les habitudes, les moeurs changent et contre ça les vieux barbons de l'académie ne peuvent pas grand chose

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    1. L'Académie a résisté, une sorte de combat d'arrière garde. Les choses évoluent, mais les locuteurs choisiront.

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  9. je faisais de la résistance, un peu conservatrice, mais j'en viens de plus en plus. J'utilise déjà "autrice" et j'en suis fière ! :) Je fuis - par contre - aussi l'écriture inclusive.

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    1. Cette écriture me vrille les yeux!
      Sinon, on dit comem on veut, en fait!

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  10. J'aime toujours les livres qui prennent comme sujet la langue française. Ke note celui-là. Moi j'ai adopté une auteure sans aucun problème. J'aime moins le suffixe "ice" mais je sais que s'il se généralise je m'y ferai très vite.

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    1. On est souples car le vrai combat est ailleurs. Je te recommande ce livre, bien sûr.

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  11. je le lirai peut-être...
    Je fais partie de celles que le mot "autrice" fait hurler, j'ai déjà eu l'occasion de le dire (l'écrire) c'est d'une mocheté inouïe :-)

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    1. A l'oreille c'est difficile (mais on dit actrice). Bref, à voir à l'usage.

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  12. Vaste sujet... qui mérite certainement de faire couler pas mal d'encre :-)

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    1. Il en a déjà fait couler pas mal , mais il semble que tout ne soit pas terminé (de toute façon une langue ça vit)

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  13. Cela m'a l'air pas mal du tout, ce livre ! Plein de bon sens, visiblement, sur ce sujet qui parfois m'agace prodigieusement.
    Merci et bon mercredi. Ici, sous une pluie battante.

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    1. Je recommande cette lecture, oui, du bon sens (un poil d'humour aussi) et de la clarté.
      Pluie nécessaire...

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  14. Un livre bien intéressant, qui nous promet encore de beaux débats, même si le train est en marche en effet ! Pour rester sur ce thème du voyage, je crois que je maintiendrai cependant les voyageuses dans mon annonce !

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    1. Tout à fait, on ne peut lutter contre certains changements.
      Voyageuses?

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  15. Je lorgne dessus depuis sa sortie mais .... :)

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  16. J'écris "auteure" depuis un bout de temps sans une once d'idée féministe derrière car il y d'autres combats nettement plus importants à mes yeux à mener pour le droit des femmes

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    1. Il y a des combats d'arrière garde assez ridicules, à lire ce livre. Ensuite, changer un mot s'il n'y a pas d'avancée réelle derrière... Je suis d'accord avec toi.

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  17. Coucou,
    alors oui tout comme toi l'écriture inclusive me déplaît au plus haut point ! Et je suis persuadée que c'est par l'oralité que la langue évolue.
    J'ai tendance à dire Auteure
    Bises bonne journée

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    1. Auteur ou auteure ne se distinguent pas trop à l'oral, d'ailleurs.
      A plus!

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  18. Il y a des mots qui déplaisent lorsqu'ils sont féminisés et cela ne date pas d'aujourd'hui! Déjà enfin, je détestais " la doctoresse" avant de la voir, elle m'était antipathique. Quant à l'auteure elle m'énerve, l'autrice encore plus... et je me demande pourquoi il y a encore tout plein de "ménagères" et de "panier de la ménagère" et pas de masculin prévu? "le panier de l'homme de ménage? ou de l'homme qui fait ses courses ? " Et si on veut lui mettre la main au panier à cet homme, qu'est-ce qui se passe?

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    1. Ah mais tu as raison, on n'a pas toujours le masculin! Il faut croire que les taches ne sont pas partagées...
      Hier au masque et la plume ils disaient écrivaine.

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  19. Même si ce sujet n'est pas primordial (pour la cause féminine), il me plaît bien et m'amusera en m'instruisant. Merci de l'avoir signalé.

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  20. Les mots et l'usage, voilà un débat interminable et passionnant. Pour ma part, je trouve l'écriture inclusive intéressante dans les cadres militants. Et quand je m'adresse à des groupes mixtes, j'aime bien féminiser, surtout quand la place des femmes n'y est pas du tout acquise... Voilà pour les petits combats quotidiens :)

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    1. Dans les cadres militants, oui, pourquoi pas? Mais récemment une salle de spectacles que je connais y est venue, à cette écriture, et franchement les années précédentes on s'en passait bien.
      Sinon, on peut féminiser, s'adresser aux femmes et aux hommes, etc.

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