lundi 23 novembre 2020

L'équation de plein été


 L'équation de plein été

Keigo Higashino

Actes sud, 2014

Traduit par Sophie Refle


A la fin de mon billet sur Le dévouement du suspect X, j'avais écrit : "A part ça, j'ai trouvé quelques longueurs, une raideur et une froideur qui m'ont empêchée de m'intéresser vraiment aux personnages. J'avoue aussi ne pas être convaincue par la façon dont Ishigani a agi pour embrouiller la police. Un peu tordu. Et j'ai passé mon temps à mélanger les noms..."

Cependant, après Les miracles du bazar Namiya, mon opinion sur Higashino est remontée d'un poil et j'ai voulu tester un autre titre policier. Je savais déjà que Kusanagi  le policier et Yukawa le physicien sont des personnages récurrents, je n'ai donc pas gaspillé mon énergie à trouver Yukawa suspect dans ses paroles et ses actes. Il s'est contenté de m'agacer avec sa brusquerie à l'égard de certains personnages (quitte à s'excuser après auprès d'eux), sa façon d'en deviner plus sans rien dévoiler. Cependant il sait faire preuve de pédagogie et de gentillesse avec le jeune Kyohei.

Et l'histoire? Ah oui, à Hari plage, petite station balnéaire en perte de vitesse, un client de l'auberge où est descendu Yukawa est retrouvé mort. Accident? Assassinat? 

L'enquête se mène à la fois à Tokyo (une vieille affaire ressurgit) et à Hari plage. Kusanagi à Tokyo court beaucoup et il n'hésite pas à envoyer sa jeune collègue un peu partout sans crier gare (à un moment il la débarque de sa voiture!) (collègue plutôt douée mais le machisme m'a l'air prégnant dans ce milieu, sans parler de la façon de tenir parfois à l'écart la police de Hari plage, bref)

Je ne connais pas le Japon, mais je trouve que le rythme est lent, on passe beaucoup de temps à raconter les saluts, on s'incline, on s'excuse d'avoir dit une parole vive, on se présente (et tous les noms souvent inutiles, ça embrouille), on mange pas mal (et chaque fois c'est "délicieux"), bref, des longueurs. J'ai eu du mal à m'intéresser aux personnages, sauf un.

Quand Yukawa explique comment calculer la somme des angles d'un polygone, mon intérêt s'est éveillé! De toute façon j'ai vraiment aimé le petit Kyohei, hélas doté de parents ne prenant pas le temps de bien s'en occuper, et pour lui on trouve une jolie fin ouverte et délicate.

Avis : babelio, a girl, brize, alex, dasola?

jeudi 19 novembre 2020

Ermites dans la taïga

 Ermites dans la taïga
Vassili Peskov
Actes sud, 1992
Traduit par Yves Gauthier

J'ignore pourquoi ce titre m'est revenu en mémoire, au point de l'emprunter (et directement à la bibliothèque, sans qu'il soit au 'magasin'!)(avec des commentaires au crayon, et des mots en russe), ah si peut-être une émission à la radio, parlant d'une 'suite'? (je-la-veux)(chez Babel, paru en 2013, titré Des nouvelles d'Agafia, ermite dans la taïga)


En attendant, voici l'histoire incroyable:
S'imaginer le fin fond de la Sibérie (du sud, mais quand même...). Là, en 1978 furent 'découverts' les Lykov, le père, deux fils, deux filles, vivant dans des isbas isolées, depuis des décennies. Coupés de la civilisation, et vivant selon les rites des vieux-croyants. Un schisme datant de trois siècles.


"Les Lykov appartiennent à une confrérie de sans-prêtres gouvernée par le principe de l'auto-exclusion. Depuis Pierre cela impliquait le refus du tsar, des lois gouvernementales, de l'argent, du service militaire, des passeports et de tous les papiers officiels. Pour observer ce principe, il fallait se cacher et vivre sans contact avec le monde. Dans un pays aux espaces aussi vastes, c'était réalisable." 


Vassili Peskov est journaliste, et, mis au courant de l'existence des ces gens, il leur rend visite régulièrement, accompagnant une équipe de géologues. Petit à petit  l'on découvre comment ils vivent, leurs réactions face à notre monde. La plus jeune fille, née en 1944, reste seule, refusant de quitter son coin pour aller vivre dans le 'siècle'.
C'est absolument passionnant, les Lykov sont fidèles à leurs valeurs, et les gens de l'extérieur ont un comportement d'aide respectueuse. Agafia est une personne qui évolue, et fort attachante.


Avis chez babelio, ceux de Patrice, Agnès (qui a lu la suite aussi), Le bouquineur, Lilly, FondantGrignote
Voici le tableau de Sourikov (galerie Tretiakov, Moscou) où l'on voit la boyarde Morozova partant en exil, faisant le signe de croix avec deux doigts, comme les vieux croyants.


Par Vassili Sourikov — Vasily Surikov, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=138991


lundi 16 novembre 2020

Miroir de nos peines


Miroir de nos peines 

Pierre Lemaître

Albin Michel, 2020


Bon, tout le monde ou presque a lu ce roman ou en a entendu parler. Il peut se lire complètement indépendamment des deux précédents de la série. On retrouve Louise,  fillette croisée à la fin de Au revoir là-haut. A la suite de révélations sur sa mère, elle se lance sur les routes de l'exode en juin 1940. Par ailleurs Gabriel et Raoul, après une 'drôle de guerre' à l'est de la France, se retrouvent aussi du côté de la Loire. Et qu'en sera-t-il de Désiré? Le lecteur, habitué au côté feuilleton (dans le bon sens du terme) sait que tout le monde va se retrouver, et le cheminement est un vrai bonheur.

Voici donc un récit passionnant, haletant, des événements de juin 1940, et j'avoue qu'en dépit des drames vécus c'est drôle, ou disons caustique. Mention spéciale pour Désiré, une chouette idée de personnage... Son boulot de propagande et ses diverses reconversions sont un régal.

"Un immense cortège funèbre, pensa Louise, devenu l'accablant miroir de nos peines et de nos défaites."

Avis babelio

jeudi 12 novembre 2020

Les mémoires d'un chat


 Les mémoires d'un chat

Hiro Harikawa

Actes sud, 2019

Traduit par Jean-Louis de la Couronne


Mais quelle surprise! Au départ je voulais juste un livre sympa avec un chat, histoire de me reposer de lectures plus denses et violentes. Le gnangnan potentiel ne me gênait pas a priori, et dès le début Nana, chat errant à fort caractère et plein d'humour a conquis mon coeur, ainsi que celui de Satoru, jeune japonais gaga de chats, et ayant dû, gamin, se séparer de Hachi.

Pendant 5 ans, tout roule! Alors pourquoi Satoru part-il dans son monospace blanc à la rencontre d'adoptants potentiels pour Nana? C'est l'occasion pour lui de renouer avec des amis d'enfance puis d'adolescence, mais -on le comprend vite- aucun de ses trois amis ne pourra garder Nana, avec à chaque fois une belle histoire du passé et du présent, délicate et fine. L'amitié entre eux est parfois complexe. Les paysages japonais sont bien évoqués. Les traditions anciennes  aussi.

Le roman a donc pris une coloration plus sérieuse et j'avoue que la fin m'a bouleversée.

Les amoureux des chats (et les autres) apprécieront ce fort joli roman.

Avis : babelio, Géraldine (!) , pativore,

lundi 9 novembre 2020

Histoires de la nuit


 Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier

Minuit, 2020

 Avis : babelio


Au fin fond du fin fond de la campagne, c'est le hameau de l’Écart des Trois filles seules, avec trois maisons, une à vendre, une où habite Christine, peintre sexagénaire ayant choisi cet isolement après une vie parisienne plus en paillettes, et la ferme de Patrice Berdogne, sa femme Marion, qui travaille à l'imprimerie d'une ville proche, et leur fille Ida, une dizaine d'années, scolarisée avec des petits voisins dans une école de campagne et profitant du car scolaire.

Bref, c'est tranquille, rural, on ne ferme pas la grille de la cour commune, Christine accueille Ida pour le goûter après l'école, elle et Marion ne s'apprécient pas plus que ça, mais sans en faire un fromage.

Au début, donc, rien à signaler, juste des lettres anonymes visant Christine, qui dépose plainte, mais quoi de plus? La vie de la ferme est dure, beaucoup de travail pour peu d'argent, Marion connaît un milieu de travail assez macho et n'accorde plus trop d'attention à son mari. Mais pour ses quarante ans, la fête se prépare, mari, fille, voisine, copines, tout pour espérer une soirée différente et festive.

Différente, elle le sera. Festive, pas du tout. Débarquent trois frères, en direct du passé, et ça vire au thriller!

Bon, on en est au tiers, cela suffit pour l'arrière plan. D'ailleurs l'intérêt du roman est dans son écriture, précise, lente, jouant avec les nerfs, sa plongée dans les têtes des personnages, le découpage et la construction implacables, la tension en crescendo, les détails distillés petit à petit, la compréhension qui s'installe.

Mauvignier a étudié les beaux Arts à Tours, et cela se sent dans les pages consacrées au travail pictural de Christine.

Ai-je aimé ou pas? Disons que se sentir dans une machine en cours d'essorage n'est pas toujours agréable, j'évite plutôt les lectures trop noires, et une plongée dans le rural ordinaire m'aurait suffi. Mais c'est fichtrement bien construit et analysé, quel que soit le personnage. 

Cependant, si quelqu'un peut m'expliquer pourquoi les lettres anonymes? Détourner l'attention du lecteur le plus longtemps possible? On devine pourtant vite ce qui attire ces frères.

Des avis : Babelio, tombé des mains pour alex, pas terminé pour choup y'a de la joie,

jeudi 5 novembre 2020

Laisse aller ton serviteur


 Laisse aller ton serviteur

Simon Berger

Editions Corti, 2019


En 1705, Jean Sébastien Bach a 20 ans, il est organiste à Arnstadt, et doit se plier aux règles édictées par le Consistoire local, dont il est finalement un simple employé. En plein hiver, le voilà qui demande un congé, on lui octroie un mois, en fait il reviendra quatre mois plus tard, et sa musique aura évolué.

Que s'est-il passé? Il vient de découvrir une œuvre de Dietrich Buxtehude, datant de 1680, Membra Jesu nostri, (une interprétation ici ) , sept cantates qui le bouleversent totalement. Le voilà qui part à Lübeck, parcourant à pied les quatre cents kilomètres. Où il écoute l’œuvre lors d'Abendmusik, et demeure quelque temps chez le maître. Sur le même sujet, lire La rencontre de Lübeck, du musicologue Gilles Cantagrel, LE spécialiste de Bach, ou écouter cette émission. En fait on sait seulement que Bach a fait ce voyage et rencontré Buxtehude, on ne connaît pas la teneur de leurs conversations mais on peut savoir comment sa musique a été transformée.

Alors? Ces cent pages forment un véritable petit bijou. Et ce n'est pas (uniquement) parce que Bach en est le personnage principal. L'auteur utilise parfois des tournures désuètes, ou bien modernes, et ce n'est que du bonheur. Bach, humble homme de foi, vit aussi pour la musique. Un livre baigné de joie et de lumière, et non dénué d'humour.

Un titre tiré visiblement du cantique de Siméon (Nunc dimittis) et pages 80-81 des fortes résonances d'un psaume, "au bord de l'Elbe ombragée, Bach s'assit et pleura" "pas même n'avait-il la moindre petite harpe  à accrocher aux branchages des arbres du bord de l'Elbe" [on peut s'étonner d'ombrages en plein hiver, mais baste, licence poétique]

Cette œuvre de Buxtehude n'avait pas l'air d'être appréciée du consistoire :

"'Je compte sur votre silence. Nous ne souhaitons pas que cette pièce imprime son style de fois à la foi de nos fidèles. Souvenez-vous tout de même, Herr Bach, que c'est écrit en latin...'

Et il disait cela à l'homme qui écrirait la messe en si." 

En mémoire de Buxtehude (en tout cas pour des funérailles), Bach écrivit une cantate, la BWV 106.

 Et sans étonnement je découvre le billet de Dominique , elle propose la même video (René Jacobs, ce n'est pas l'équipe B!) et use du même mot 'bijou'. Sans se concerter, bien sûr.

Oui, Aifelle, tu peux y aller!

lundi 2 novembre 2020

L'imitation du bonheur / La désincarnation

L'imitation du bonheur
Jean Rouaud

Gallimard, 2005


Tiens tiens, un livre de Jean Rouaud indiqué comme roman, sortirions-nous, en même temps que des éditions de minuit, de sa veine autobiographique?

"J'avais jusqu'à maintenant régulièrement repoussé les prétendants à ce périple romanesque, leur expliquant qu'avoir accueilli une tante Marie dans mes ouvrages ne m'obligeait pas à m'intéresser à toutes les cousines Bette, qu'avoir respiré les gaz de combat au cours du premier conflit mondial ne faisait pas de moi le porte-parole des anciens combattants, et que l'évocation pluvieuse de ma terre d'enfance renvoyait moins à la Loire -Inférieure qu'aux petits hommes vêtus d'un manteau de paille courant sous l'averse dans une estampe japonaise."
Toujours prompt à blaguer sur lui et à se moquer gentiment des reproches qu'on lui fait.

Bref, nous sommes en 1871, aux alentours du Puy, en train puis en diligence, admirant Constance Monastier, la "plus belle ornithologue du monde". Épouse d'un soyeux des Cévennes, maman de Louis qu’elle vient de visiter à son école à Versailles; elle a tout d'une bourgeoise bien intégrée. Pourtant son enfance, quoique heureuse, fut courte, et son adolescence et sa vie de femme mariée franchement lourdes à vivre.
Survient un inconnu. Octave, ayant fui Paris où il a participé à la Commune, blessé, affamé. Tilt entre Constance et Octave. Au départ elle ne veut que le secourir, laissant ses horribles compagnons de diligence, pas du tout épargnés par Rouaud, un vrai bonheur! mais bien sûr ça va évoluer. Et moi qui suis restée agacée par Les Hauts de Hurlevent, là j'ai marché à fond dans cette histoire romantique. Hé oui, contée par Rouaud, toute histoire est magnifiée.

[Ne l'imite pas, le Jean, et dis-le carrément : cette lecture est un immense coup de coeur dont les 600 pages se dévorent au galop!]

Voilà, c'est dit. Mais fichtre, au début, où allait-il? (oui, au Puy, en train). Alors que venaient faire Schlieman? La schlitte? Buffalo Bill? Et surtout Isabella Bird et Mountain Jim (Une anglaise au far west est paru chez Payot). Et Hudson, déjà repéré grâce à Theroux,  avec Le vent de la pampa et Un flâneur en Patagonie (ouvrages sur lesquels je me suis jetée en librairie après le confinement)(Payot toujours). Avec préfaces de Michel Le Bris, que Rouaud couvre de louanges. Le Bris refusa de rééditer certains carnets d'Octave... Oui, Octave.

Alors là je dois l'avouer, je suis quelqu'un qui me laisse facilement rouler, surtout si c'est bien fait (et là, ça l'est). Ces fameux carnets, dont il possède un exemplaire et qu'il cite  de temps en temps, pure invention? pas la Commune, quand même? Non, et là c'est raconté avec souffle, on y est! Trente mille morts? Eugène Varlin, oui, le héros de l'auteur, qui prend fait et cause pour la commune (sans nier quelques dérives de certains). Et La reine de Saba, de Maxime Dumesnil? Hé non, et il existe même des gens pour décortiquer (savamment?) tout ça, dans Un retour des normes romanesques.

Parce que oui, Rouaud en profite pour parler du roman, tacler Zola, dire son admiration pour Chateaubriand et Proust, encore en gestation en 1871. Expliquer à Constance, à laquelle il s'adresse constamment en la vouvoyant, ce qu'est le cinéma, digresser sur les premiers films, raconter certains grands films du 20ème siècle, imaginer le tournage de l'aventure de Constance, etc.

Alors moi je m'en fiche qu'il digresse (600 pages passionnantes pour une histoire romanesque, finalement) et invente, mais quel souffle, quel roman maîtrisé!

Les avis de : marques-pages, qui m'a l'air d'être un fan total de l'auteur!,

Comme, on l'aura compris, je suis fan aussi et les enchaîne quasiment, je regroupe, surtout que là il y a des idées qui reviennent (pas une prequel, quand même? )


La désincarnation
Jean Rouaud

Gallimard, 2001

Heureux lecteurs de l'Humanité, qui de 1999 à 2001 purent lire ces textes, sous le titre de Atelier littéraire!
Flaubert montrant à ses deux amis, surtout connus pour être ses amis, la postérité est dure, sa tentation de Saint Antoine, et s'attirant leur conseil de laisser tomber, de 'faire du Balzac'. Pauvre Flaubert, tiraillé entre lyrisme et réalisme. Mais ça, c'est avant Madame Bovary.
Rouaud s'amuse bien avec ceux-là, puis part au grand siècle, Molière, Corneille, le théâtre, la place des bien nés et des autres, revoilà ses idées sur la photographie, le roman, on termine sur la représentation du Christ par les artistes au fil du temps, et pointe son nez Bernadette dans sa grotte, qu'on retrouvera dans un ouvrage postérieur (L'invention de l'auteur).

Cathédrale de Borgo, La Résurrection de Piero della Francesca (lien ici)

"C'est un sacré gaillard qui sort de la mort. Droit comme un i, l'air désinvolte, l'avant-bras gauche en appui sur le genou de la jambe pliée dont le pied repose sur le bord du tombeau dans la pose du chasseur piétinant son trophée, la main droite serrant fermement la hampe d'un drapeau blanc frappé de la croix, un guerrier, vainqueur de la mort, légère incision au flanc, trous d'épingles sur le dos des mains et des pieds, vagues souvenirs de l'affrontement, un corps d'athlète, éclatant de santé, pas secoué une seconde par le traitement qu'on lui a fait subir.(etc. p 107 et 108)

Tout du long les neurones jubilent, c'est impossible à rendre compte, on s'en moque.

Avis babelio,