lundi 22 octobre 2018

L'invitation

L'invitation
The party
Elisabeth Day
Belfond, 2018
Traduit par Maxime Berrée


Mais que s'est-il passé lors de cette soirée donnée pour l'anniversaire de Ben Fitzmaurice? Parmi les centaines d'invités (dont le premier ministre) dans sa superbe demeure à la décoration clinquante (la façade, classée, a échappé au relooking), se trouvaient Martin Gilmour, ami de longue date de Ben auquel il est plus que dévoué, et sa femme Lucy. Martin, issu d'une famille modeste, orphelin de père, élevé par une mère froide et écrasante, s'est retrouvé dès le lycée plein d'une fascination assez malsaine pour Ben, pourri de charme, venant d'un milieu aristocratique, riche, puissant, ayant les bons codes et relations. Quelques semaines après cette invitation, le voilà sommé de répondre aux questions de deux agents dans un commissariat.

Retour sur le passé, vu par différents protagonistes, pour une histoire où les détails sont distillés avec art, et le malaise plutôt présent. On en ressort bousculé, épaté par le talent d'Elisabeth Day. J'ai juste trouvé que Lucy,  réputée fade, bébête, dévouée à Martin, gentillette, quoi, avait des remarques caustiques (et marrantes) qui détonnent parfois avec ce qu'on attendait d'elle justement (mais c'est du bonheur, ses remarques). On peut aussi regretter (mais il n'y a pas de solution!) que l'anglais The party ait tellement de sens impossibles à rendre en français en un seul mot.

Les avis de Motspourmots,

jeudi 18 octobre 2018

Jamais avant le coucher du soleil

Jamais avant le coucher du soleil
Ennen päivänlaskua ei voi
Johanna Sinisalo
Actes sud, 2003
Traduit par Anne Colin du Terrail


Surnommé Ange, le personnage principal est trentenaire, blond et beau gosse. Il gagne sa vie comme photographe de pub, plutôt doué. Un soir il sauve d'une bande d'ados un petit être abandonné qui se révèle être un enfant ou bébé troll. Oui. Grande question pour lui : 'mais ça mange quoi un troll?' (réponse dans le roman, mais je préviens, scènes très dures ^_^). Il a en effet ramené la bestiole dans son appartement. Une étrange cohabitation commence, qu'il essaie de cacher à tous, mais ça se révèle impossible. Son ex, vétérinaire, alerté par ses questions, se doute de la vérité. D'autres se risquent à s'approcher d'un animal de plus en plus possessif et incontrôlable. Les relations Ange/troll évoluent vers du difficilement imaginable (et du parfois polémique ai-je appris).

Improbable, non? Là je suis bien sortie de ma zone de sécurité et de confort, ça bouscule pas mal. Mais l'auteur est habile, les chapitres sont courts et donnent la parole à divers personnages (je me demande juste pourquoi la voisine devait être une femme achetée dans un pays exotique et cloîtrée chez elle par un type violent), et surtout ils sont entrecoupés par des récits, des contes, des légendes voire des articles scientifiques autour des trolls. Cela aurait pu paraître inutile mais justement ils permettent de donner au lecteur une idée de ce qui pourrait arriver, et même une explication à des faits, disons, un poil durs à accepter.

J'ignore que penser de ce drôle de roman (haletant, je ne l'ai pas lâché). Original. Des détails franchement dérangeants. Mais sachez que je me suis jetée juste après sur un autre roman de l'auteur!

Avis très divers sur goodreads, des avis sur babelio, charybde, daphné, mark et marcel, et Mes imaginaires (en 2004!) j'aurais dû penser à fouiller par là!

vendredi 12 octobre 2018

Chronique d'hiver et autres...

Chronique d'hiver
Winter Journal
Paul Auster
Actes sud, 2013
Traduit par Pierre Furlan


Après mon retour vers Paul (le seul, l'unique) avec 4321, j'étais cuite, et ma foi je confirme, il pourrait me raconter l'annuaire, ça marcherait! Cette fois il ne s'agit pas d'un roman.A soixante-quatre ans (when I am sixty four résonne dans ma tête?), Paul Auster se dévoile (un peu plus). Deuils familiaux, réactions physiques de son corps, ses blessures quand gamin, l'incontournable et lumineuse Siri, l'amour de sa vie, mais aussi ses amourettes, son premier mariage, un accident de voiture, et cette évocation des tous les logements connus dans sa vie (et j'avoue avoir fait de même, j'arrive aussi à un joli chiffre).

J'ai fort goûté de retrouver des détails autobiographiques retrouvés dans 4321, ce garçon de 14 ans foudroyé, ces années à Paris y compris dans les quartiers plus chauds, le base ball, la non crise d'appendicite, les études à Columbia lors des émeutes, sa mère amoureuse d'un aviateur décédé durant le guerre, sa mère travaillant chez un photographe, et c'est intéressant d'apprendre comment il l'a utilisé.
Il fait allusion à d'autres textes du même tonneau, et donc voilà, maintenant je me dois de les lire ...
250 pages qui ont filé à toute vitesse, qui parfois serrent la gorge (sa mère et sa grand-mère)

Constat d'accident
et autres textes
Accident Report
Paul Auster
Actes sud, 2003
Traduit par Christine Le Boeuf

100 pages, des courts textes déjà parus, ou des préfaces, ou prononcés à des conférences, bref, l'on pourrait craindre les 'fonds de tiroir', mais absolument pas, c'est encore une fois passionnant!

Des histoires avec pas mal de coïncidences incroyables mais que tout un chacun connaît (j'espère!); une préface aux Carnets de Joseph Joubert, inconnu de mes services mais Auster est si enthousiaste que hop dans la LAL; instructions pour embellir la vie à New York, et à mon avis, la vie tout court: sourire, parler aux inconnus (du temps si rien d'autre!), donner aux sans abris -cigarettes, sandwiches, coupons MC Do- et adopter un lieu, s'y rendre, l'observer, le nettoyer, etc.; un appel au gouverneur de Pennsylvanie, respectueux mais énergique et argumenté, à accorder la vie à Mumia Abu-Jamal ; football vs guerre ; les sans abri, le 11 septembre et New York.

Art Spiegelman, la une du New Yorker du 24 setembre 2001

Excursions dans la zone intérieure
Report from the Interior
Paul Auster
Actes sud, 2014
Traduit par Pierre Furlan

"3 janvier 2012 : il y a un an, jour pour jour, que tu as commencé à rédiger ton dernier livre, ta chronique d'hiver maintenant terminée. C'était une chose, d'écrire sur ton corps, de cataloguer les multiples coups et plaisirs éprouvés par ton être physique, mais l'exploration de ton esprit à partir de tes souvenirs d'enfant sera sans doute une tâche plus ardue - voire impossible. Pourtant tu te sens obligé de tenter la chose. Non pas parce que tu te considères comme un objet d'étude rare ou exceptionnel, mais précisément parce que ce n'est pas le cas, parce que tu estimes être comme n'importe qui, comme tout le monde." [deuxième page]

Il faudrait donc considérer ces excursions comme le second volet de chronique d'hiver, mais on fait comme on veut, sachant que Paul Auster reviendra en première partie sur ses souvenirs d'enfance. Ensuite il racontera sa découverte de deux films, L'homme qui rétrécit et Je suis un évadé, puis, après avoir expliqué pourquoi il n'a plus guère de traces de ses premières années, il en retrouve car sa première femme (qui elle a gardé ses lettres) propose de les lui donner à lire, et il cite de larges passages (en gros jusqu'à ses 20 ans). l'on découvre un Paul Auster plein de fougue et touche à tout, en recherche, disons. Pour les fans, car c'est parfois moins intéressant (c'est le risque avec les correspondances).

Cela m'a amusée d'apprendre qu'il boit chaque matin son thé dans "une tasse en porcelaine décorée de deux illustrations tirées des livres de Beatrix Potter" (un cadeau à sa fille, à l'origine), "à cause de ses dimensions parfaites. Plus petite qu'une chope, plus grande qu'une tasse à thé traditionnelle, elle est pourvue d'un rebord agréablement incurvé qui te procure une sensation de confort quand il touche tes lèvres et permet au thé de descendre ta gorge sans déborder. Donc une tasse pratique, une tasse essentielle, mais en même temps tu ne dirais pas la vérité si tu te prétendais indifférent aux images qui la décorent. Tu aimes bien commencer ta journée avec Pierre Lapin, ton vieux copain de ta toute première enfance, d’une époque si lointaine qu'aucun souvenir conscient ne s'y rapporte, et tu vis en redoutant le matin où la tasse te glissera des doigts et se brisera.".

L'Heure de l'ange

L'Heure de l'ange
Die uur van die engel
Karel Schoeman
Phébus, 2018
Traduit par Pierre-Marie Finkelstein


Quand ce livre est apparu dans la liste de Masse critique, je n'ai pas hésité, il me le fallait! Oui, encore un auteur chouchou, encore un manque certain d'objectivité. Encore le récit de vies où il ne se passe pas grand chose, encore des coins paumés du veld. Mais le charme opère encore toujours.

En 1838 un gardien de moutons, Daniel Steenkamp, a la vision d'un ange. Cet homme peu lettré est capable d'enflammer les assemblées par des discours, et de composer des poèmes. Ceux-ci, recopiés, seront recueillis par le jeune pasteur Heyns, puis édités par l'instituteur Jood de Lange au fil du siècle qui suivra.

Après une brève évocation de ces faits, le lecteur découvre, à l'époque actuelle, un producteur de télévision originaire de la petite ville où vivaient les personnages précédents, se souvenant d'une visite de classe chez Jood alors très vieux, et menant une sorte d'enquête au sujet de Danie-poète, aidé par la responsable du musée. Tout est d'un remarquable flou, est-ce imagination, rêve, souvenirs réels? Peu importe, les voix se mêlent.

Ensuite, dans une chronologie à l'envers, s'expriment Jood l'instituteur, drôle de type un peu amer, un poète lui aussi, un peu raté. L'on devra deviner la raison de son arrêt de l'enseignement, de sa quasi réclusion chez lui. J'ai rarement lu plus beau, pathétique et poignant que ces dernières pages à l'approche de sa mort.

Le pasteur Heyns aura ceci de commun avec Jood qu'il arrivera tout jeune célibataire dans la ville, et sera incapable d'échapper au mariage avec une fille du coin. Lui aussi aura le projet d'écrire une histoire de la communauté, mais il faut croire que la ville retient toute velléité de projet et de fuite.

Puis brièvement Daniel Steemkamp raconte sa vie.
Ensuite, au tour des deux épouses de ces hommes de s’exprimer (enfin! car ce n'étaient que des ombres jusque là) , éclairant donc l'histoire, et elles auront pu quitter la ville (une fois veuves).

Je raconte tout cela, non pour divulgâcher, de toute façon l'intérêt de la lecture n'est pas que là, mais déjà pour montrer la belle construction du roman. Il m'est difficile -sauf pour ceux ayant déjà lu l'auteur- de donner idée d'une ambiance où reviennent des sensations, des événements. Par ailleurs je garantis qu'on ressent absolument les choses comme les personnages, sous ce ciel tellement lumineux qu'il en est blanc, dans un coin où la terre sèche réclame et attend la pluie, un coin chaud et poussiéreux.
Sans parler d'une langue magnifique (merci sans doute au traducteur!!!) idéale pour rendre ces frémissements et évoquer à la fois une part de l'histoire sud africaine et la vie dans ces petites villes et le veld aux alentours il y a un siècle ou plus.


Hélas une erreur de clic m'a fait proposer ce billet le même jour que celui sur Auster, très bien aussi ces lectures, mais je crains que ce pauvre Schoeman n'en souffre et j'ai déjà mal pour lui!

tous les livres sur Babelio.com

mercredi 10 octobre 2018

Ici, les femmes ne rêvent pas

Ici, les femmes ne rêvent pas
Frauen dürfen hier nicht träumen
Rana Ahmad
Globe, 2018
Traduit (de l'allemand) par Olivier Mannoni


Mon côté psychorigide est mis à rude épreuve, car où caser ce livre? Récit, oui, là n'est pas le problème, mais de quel pays? En effet Rana Ahmad est née et a vécu jusqu'à ses trente ans en Arabie Saoudite, mis à part des vacances annuelles en Syrie, pays de ses familles paternelle et maternelle, et quelques mois d'un mariage raté. En 2015 elle réussit à s'évader - quel mot convient mieux?- d'Arabie Saoudite et atteindre l'Allemagne via la Turquie, suivant là le parcours de bien des migrants. Actuellement elle fignole sa maîtrise de la langue allemande et se prépare à des études de physique à l'université.

Cet apparent happy end ne doit pas cacher la réalité : elle a dû couper les ponts avec sa famille, sa mère l'a reniée, elle craint que son frère ne la retrouve; seul son père lui a gardé le même amour et la même compréhension.

Avant de pouvoir enfin sentir le vent librement dans ses cheveux, quelles années étouffantes sous les différents voiles (noirs) à porter. Chacun a sûrement une idée de la condition féminine à Riyad, mais là on a un témoignage de l'intérieur. Rana par ailleurs est devenue athée, ce qui est inacceptable dans son pays. Les hommes sont tout puissants, les frères chéris de leurs parents, les filles passent d'une autorité paternelle à celle d'un mari. Frères et maris peuvent vous battre, pères et beau-père (etc.) se comporter de façon déplacée (jusqu'au viol) même sur des fillettes. Rana cite aussi le cas de certaines amies.

Un témoignage vraiment intéressant, à découvrir.

Les avis de Gambadou,

Merci à Anne et Arnaud ( Anne R.) et à l'éditeur.

lundi 8 octobre 2018

Gilead / Quand j'étais enfant je lisais des livres

Lire les trilogies dans le désordre, ça, maintenant, c'est fait. Mais avec Chez nous (2) et   Lila (3), aucune importance. D'autant plus que Gilead (1) se déroule après Lila. De toute façon Marilynne Robinson a l'art d'entremêler passé, présent et futur probable.


Gilead
Marilynne Robinson
Prix Pulitzer 2005
Actes sud, 2007
Traduit par Simon Baril


Marylinne Robinson n'écrit pas de page turner, pas de crimes, pas de violence, et tout se déroule à Gilead, petite ville de l'Iowa, dans les années 50 pour le présent. Le révérend John Ames sent que sa santé et son énergie déclinent, et il écrit une longue lettre à son fils âgé de sept ans, qu'il lira  après sa mort, lorsqu'il le désirera. Il lui parle de son histoire d'amour avec son épouse, mère du petit, de ses propres parents et grands parents. Un père et un grand père révérends eux-aussi, ainsi que Broughton son ami d'enfance, toujours à Gilead, dont le fils Jack lui a causé bien des soucis.

On l'aura compris, vu le nombre de révérends là-dedans (j'ignore d'ailleurs de quelle dénomination, on baptise les nouveaux-nés, ça j'en suis sûre), le spirituel occupe une grande place. Mais John Ames médite plus qu'il ne prêche le lecteur, remise en cause et introspection sont toujours présents. Le personnage le plus intéressant est Jack, et sa relation avec John, celle d'un fils et d'un père finalement. Les maîtres mots sont grâce et pardon, ce qui ne peut faire de mal dans une lecture.

Hé oui, ça peut rebuter les lecteurs, un léger trop plein de religieux, mais c'est écrit avec tellement de finesse et de délicatesse, tellement intelligent et bien exprimé, que je place cet auteur très-haut.

"Si tu fais face à l'insulte ou à l'hostilité, ta première envie sera de répliquer sur le même terrain. Mais si tu te dis quelque chose comme: Me voici en présence d'un émissaire envoyé par le Seigneur, et il y a pour moi un profit à retirer, en premier lieu l'occasion de faire preuve de ma foi, la chance de montrer que je participe, ne serait-ce qu'à un faible degré, à la grâce qui m'a sauvé, alors tu es libre d'agir différemment de ce que les circonstances semblent dicter. "

"Il est rare, assurément, de subir une offense qui ne soit pas l'écho d'offenses que l'on a soi-même commises. Cela dit, je ne sais dans quelle mesure en avoir conscience peut nous aider quand il s'agit de faire face à la difficulté concrète de contrôler sa colère. Je n'ai pas non plus trouvé le moyen d'appliquer le raisonnement en question aux circonstances actuelles, bien que je n'aie pas abandonné tout effort pour y parvenir."

"Il y a comme un miroitement dans les cheveux d'un enfant, au soleil. On y distingue certaines de couleurs de l'arc-en-ciel, de petits rayons de lumière douce qui ont les mêmes teintes que celles qu'on voit parfois dans la rosée. On les trouve dans les pétales de fleurs, et sur la peau des enfants."

Quelques avis : sur babelio,

Marilynne Robinson enseigne à l'université de l'Iowa et écrit des essais, donc certains regroupés dans

Quand j'étais enfant, je lisais des livres
Marilynne Robinson
Actes sud, 2016
Traduit par Simon Baril

Des essais fort lisibles mais j'avoue avoir un peu calé quand cela parlait trop de "ces chers vieux Etats-Unis", la constitution, l'université et l'histoire en particulier. L'auteur s'intéresse (entre autres) à Calvin et certaines pages sur l'Ancien testament sont franchement fort intéressantes.  La loi hébraïque réputée cruelle et punitive s'avère l'être moins que celle de temps plus modernes en Europe en ce qui concerne la position face au vol et à la misère...

Marylinne Robinson parle aussi d'auteurs avec lesquels elle est en désaccord, sur les terrains de la religion et de la science. Tout en restant lucide et mesurée.
"Si elle peut nous apporter des connaissances, la science ne peut nous conférer la sagesse. Non plus que la religion, tant que celle-ci ne met pas de côté la bêtise et la distraction pour redevenir elle-même."

A la fin d'un passage sur les livres:
"Tous les auteurs que je connais, lorsqu'on leur demande comment on devient écrivain, répondent par un seul mot : Lisez."

vendredi 5 octobre 2018

Miss Jane

Miss Jane
Brad Watson
Grasset, 2018
Traduit par Marc Amfreville

Fille de fermiers du Mississipi, Jane  naît en 1915, après deux grands frères quasiment adultes et une soeur, Grace, qui très tôt voudra son indépendance. Jane, elle, se plait beaucoup dans cette vie rurale, au milieu de la nature et des animaux. Hélas, elle souffre d’une malformation urogénitale qui la rend incontinente et empêche une vie sociale épanouie, en particulier l'école, qu’elle ne fréquentera qu'un trimestre. Son père a un problème d'alcool, sa mère aussi n'est pas très causante, mais la petite grandit, sachant se contenter de son sort, intéressée par tout, et ayant de grandes conversations avec le médecin qui l'a mise au monde et intéresse à son sort des collègues urologues, mais à cette époque il n'est pas (encore) possible de l'opérer.

Voilà, ce sera la vie de Jane, qui connaîtra le sentiment amoureux. Non, je ne raconte pas tout, car ce roman plein de délicatesse fait la part belle aux sensations de Jane, et offre une vue de la vie de la campagne dans la première moitié du 20ème siècle, ainsi que celle de très petites villes.

Un beau roman, sans paillettes, tout plein de grâce, sur un sujet difficile mais bien abordé.

Un étonnement : quand Jane naît, sa mère a 39 ans, et cela semble avoir posé problème?

Les avis de Maryline, mimi,

L'auteur était aussi présent au festival America 2018, mais je ne l'ai même pas aperçu!

mercredi 3 octobre 2018

A malin, malin et demi

A malin, malin et demi
Everybody's Fool
Richard Russo
Quai Voltaire, 2017
Traduit par Jean Esch


Mais quel bonheur ce roman! Richard Russo (qui va avoir son couvert ici sur ce blog, autant le savoir) a repris la petite ville de Bath de Un homme presque parfait (Nobody's Fool, il y a donc une suite dans les idées pour les titres d'origine) mais dix ans après.

La roue a tourné pour Sully, le pilier de bar vivotant de petits boulots, car sa situation financière s'est plus qu'améliorée, alors que celle de Carl, son employeur (au noir) s'est vraiment dégradée. D'où l'obligation de Carl d'emprunter de l'argent à Sully pour pouvoir lui payer son salaire (oui, faut suivre). Mais sa santé est atteinte, le cardiologue lui donnant 'deux années, pas plus'.

Le policier Raymer, avec lequel Sully avait eu des rencontres musclées, est désormais chef de la police. Veuf, sa femme Becka victime d'un accident alors qu’elle s'apprêtait à le quitter. Mais pour qui? Cette recherche le conduira entre autres à déterrer un cercueil, rien que ça. A moins qu'une télécommande de garage ne puisse l'aider?

Je ne vais pas tout raconter, mais les 611 pages filent toutes seules, les situations parfois improbables s'imbriquent parfaitement et le lecteur -moi en tout cas- s'amuse bien avec ces personnages sympathiques (sauf peut être le premier 'mari ' d'Alice et celui de Janey).

Un petit passage page 609 (!)
"Après tout, au cours de ces dernières vingt-quatre heures, il avait été frappé par la foudre et il avait maîtrisé un serpent corail mortel, deux choses qui éclairaient d'un jour nouveau la prise de parole en public."

Les avis de Cunéipage, lecture écriture, kathel, jérôme,

Edit : rencontré de justesse l'auteur au festival America, dont un Café des libraires où la lecture des premières pages a réjoui le public. On lui a parlé de sa reprise d'un personnage, il a donné comme parallèle celui de rencontrer après des années un vieux copain perdu de vue. Sa façon de raconter est très proche du style du livre (et encore amusement du public)

lundi 1 octobre 2018

L'arbre monde

L'arbre monde
The overstory
Richard Powers
le cherche midi, 2018
Traduit par Serge Chauvin

Ce billet (écrit avant le festival America) risque de manquer (encore une fois diront certains) d'objectivité. En effet j'ai lu tous les romans de Richard Powers (sauf le premier, que je garde pour une période de disette), j'espère voir l'auteur en vrai au festival America 2018 (hiiiii) et last but not least, ça parle des arbres!!! Le thèmes à la mode, semble-t-il à voir les rayons en librairie, mais je ne vais pas m'en plaindre, les arbres le méritent.

On devine donc vite ce qu'il y a de commun entre ces neuf personnes qui ne se croiseront pas avant un bout de temps, patience, c'est annoncé page 150 (sur 430) : Nick, un artiste issu d'une ferme de l'Iowa dont les aïeux prenaient le même châtaignier en photo durant des décennies (et Powers est génial, il évoque l'évolution de cette femme en une ou deux pages, là où Jane smiley en prenait 600, mais chacun son projet); Mimi, fille d'un chinois ayant fui la Chine communiste; Adam Appich, étudiant en psychologie puis professeur ; le couple Ray et Dorothy, qui se sont connus en jouant Macbeth (la forêt qui se déplace!); Douglas l'ancien combattant sauvé par un gigantesque banian ; Neela Mehta, le créateur de jeux vidéos ; Patricia Westerford, découvrant la première la communication entre les arbres; Olivia, morte une fois déjà et entendant les voix des arbres (?).

Cinq d'entre eux se retrouveront 'sur le terrain' à tenter de sauver des arbres, dont un gigantesque sequoia (et franchement les moments où deux vivent à soixante mètres de hauteur au creux des branches est fantastique!).

Pour ceux qui connaissent déjà Powers, ils ne s'étonneront pas de ce foisonnement de thèmes parfois, et du choc des mots qui sautent aux yeux au détour d'une phrase. Pour moi la cerise sur le gâteau, ce sont toutes les connaissances - nouvelles ou pas- sur les arbres. Mais chacun y trouvera matière à intérêt...

"Les arbres s'abattent dans un fracas spectaculaire. Mais le semis est silencieux, la croissance invisible."

"Les sorties d'autoroute ont des noms de personnages de romans, d'aristocrates sudistes maniérés et capricieux: Wilton Muscatine, Ladora Millersburg, Newton Monroe, Altuna Bondurant..."

"Pour Ray, l'objectif est d'être prêt : un livre pour chaque besoin imprévisible. Dorothy, elle, s'efforce de maintenir à flot les librairies indépendantes du quartier et de sauver du bac à soldes des joyaux négligés. Ray se dit : Tu ne sais jamais quand tu finiras par lire ce volume acheté il y a cinq ans. Et Dorothy : Un jour, tu auras besoin de reprendre un  volume corné pour retrouver ce passage en bas à droite, dix pages avant la fin, qui t'emplit d’une douleur si mauvaise et si douce."

" Ça porte un nom. On appelle ça l'effet spectateur. Un jour, j'ai laissé mon prof mourir parce que personne d'autre dans l'amphi n'avait réagi. Plus le groupe est massif...
- plus c'est dur que crier : Au feu?
- Parce que si c'était un vrai problème, alors forcément quelqu'un...
- plein de gens auraient déjà...
- puisqu'il y a six milliards de ...
- Six? Plutôt sept. Quinze, dans quelques années. Bientôt, on dévorera les deux tiers de la productivité nette de la planète. La demande en bois a triplé depuis notre naissance."

Paul Rudenko — Image:TheHouseGroupGiantForest.JPG in English Wikipedia
The House Group, group of monumental giant sequoias in the Giant Forest grove, Sequoia National Park, California.
Pour les avis, facile, je n'ai trouvé que cunéipage, forcément, la fan, et motspourmots. Et babelio.

Edit : Depuis l'écriture de ce billet j'ai rencontré Richard Powers au festival America (et hyperventilé façon midinette), il est terriblement gentil en face à face et je garde précieusement une carte dédicace. Ensuite j'ai assisté à plein de débats où il participait (groupie même pas honte) et c'est quelqu'un de grand, calme, passionnant, intelligent (parfois je regrettais de ne pouvoir réécouter, tellement l'idée méritait d'être reprise). Il a parlé de son livre bien sûr, sans divulgâcher, et j'étais à l'aise puisque je l'avais lu. Ses opinions sur la politique écologique actuelle de son président est claire (applaudissements dans le public), expliquant qu'il voulait que son livre sorte maintenant même s'il aurait voulu le fignoler plus, histoire qu'il fasse réfléchir? A un moment il a expliqué comment il a ramé un an et demi sur son roman, mélangeant ses personnages, jusqu'à ce qu'il ait l'idée de les présenter dans des sortes de 'nouvelles' avant de les lancer en choeur, et là -je confirme- c'est limpide à lire. Ensuite lui est venue l'idée des parties, Racines pour présenter les neuf, Tronc pour leurs rencontres éventuelles, Cime, et puis Graines pour les conséquences? Je crois qu'il a dit que sur ce coup il a été chanceux (lucky)(rires dans le public)